Le soleil frappait la pierre d’un blanc cruel, et la poussière soulevée par les colonnes en marche collait à la peau, aux lèvres, aux paupières. Joram, roi d’Israël, sentait le poids de sa propre couronne comme un casque trop lourd. La nouvelle de la révolte de Mésha, le roi de Moab, lui était parvenue comme un coup de fouet. L’homme, ce tributaire qui lui devait des quantités immenses de laine d’agneaux, avait tout simplement cessé de payer. C’était une insulte, une brèche dans l’ordre fragile des choses. Alors Joram avait mobilisé son armée, mais il n’était pas fou. Moab était un rocher fort, un nid d’aigle au-delà de la Mer Salée. Il avait donc envoyé des messages.
C’est ainsi que Josaphat, roi de Juda, marchait à ses côtés. Un homme pieux, à la réputation de droiture, dont le visage burné par un autre soleil, celui de Jérusalem, trahissait une inquiétude profonde. « Nous irons par le désert d’Édom, » avait décidé Joram. Sept jours de marche circulaire, aride, pour surprendre l’ennemi par le sud, par où il n’attendrait personne. Le roi d’Édom, un allié contraint, les avait rejoints avec ses troupes, silencieux et méfiant.
Le désert les avala. Ce n’était plus un chemin, mais une suffocation. Le soleil, féroce, buvait l’ombre des hommes et des bêtes. Les outres, gonflées au départ, devinrent molles, légères, et ce vide fut la première vraie peur. Elle grandit plus vite que la soif. Au matin du septième jour, les yeux cherchaient frénétiquement le miroitement d’un oued, le vert pâle d’un tamaris. Il n’y avait rien. Le pays était comme une poterie sèche, fendillée, prête à se réduire en poussière. Les chevaux, la magnifique cavalerie de Joram, tiraient sur leurs brides, les naseaux frémissants d’un air qui ne portait aucune humidité.
Joram convoqua les deux autres rois dans sa tente, une lourde toile qui sentait la bête et la sueur. « C’est un désastre, » grogna-t-il, les poings sur les hanches. Il ne regardait personne. « L’Éternel a-t-il donc convoqué ces trois rois pour les livrer à Moab ? » Sa voix était un mélange de colère et de désespoir. Une plainte plus qu’une question.
Josaphat le regarda longuement. Dans son cœur à lui, la peur avait une autre saveur. Elle ressemblait à un avertissement. Il avait accepté cette alliance sans consulter les prophètes. Une erreur. Il se lava les lèvres, poussiéreuses, avant de parler. « N’y a-t-il point ici un prophète de l’Éternel, afin que nous consultions l’Éternel par lui ? »
Un officier d’Israël, jeune, le visage creusé par la soif, s’éclaircit la gorge. « Il y a ici Élisée, fils de Shaphat. C’est celui qui versait l’eau sur les mains d’Élie. »
Le nom tomba dans la tente comme une goutte d’eau sur une pierre brûlante. Josaphat eut un hochement de tête. « La parole de l’Éternel est avec lui. »
Ils allèrent le trouver, les trois rois, dépouillés de leur majesté par la détresse commune. Ils le trouvèrent à l’écart du camp, assis à l’ombre maigre d’une paroi rocheuse. Il n’avait pas l’air surpris. Ses vêtements étaient simples, presque pauvres, mais ses yeux… ses yeux semblaient voir au-delà de la roche, au-delà du désert.
Joram parla le premier, gardant un reste de hauteur. « Désastre, Élisée ! L’Éternel nous a-t-il rassemblés pour nous faire périr ? »
Élisée le regarda avec une franchise qui fit reculer le roi. « Que me veux-tu ? Va vers les prophètes de ton père et les prophètes de ta mère. » La voix était calme, tranchante. Il rappelait à Joram l’idolâtrie de ses parents, Achab et Jézabel.
Joram baissa la tête, non par humilité, mais par épuisement. « Non, car c’est l’Éternel qui a convoqué ces trois rois pour les livrer à Moab. »
Un silence passa, chargé de la chaleur et du cri lointain d’un oiseau de proie. Alors Élisée tourna son regard vers Josaphat. C’était pour lui qu’il allait parler. Par égard pour ce roi qui, malgré ses erreurs, cherchait encore le vrai Dieu. « Si je n’avais égard à Josaphat, roi de Juda, je ne te regarderais même pas, je ne te prêterais aucune attention. »
Il fit signe qu’on lui amène un joueur de harpe. L’homme arriva, les doigts secs, et sous la tente étouffante, il se mit à jouer. Une mélodie simple, une plainte qui tournait, répétitive. Les rois se tenaient debout, immobiles, la poussière collant à leurs tuniques somptueuses. Élisée, lui, avait fermé les yeux. Son visage se détendit, les muscles de la mâchoire se relâchèrent. On aurait dit qu’il écoutait une autre musique, venue de très loin.
Puis, soudain, ses yeux s’ouvrirent. Ils n’avaient plus la même lumière. Ils voyaient. « Ainsi parle l’Éternel : Creusez dans ce vallon des fosses et des fosses ! Car ainsi parle l’Éternel : Vous ne verrez point de vent, vous ne verrez point de pluie, mais ce vallon se remplira d’eau. Et vous boirez, vous, vos troupeaux et votre bétail. »
Il marqua une pause, laissant les mots prendre chair dans l’esprit des hommes. De l’eau. Ici.
« Et cela est peu de chose aux yeux de l’Éternel, » reprit-il, et sa voix se fit plus dure, comme le tranchant d’une épée. « Il livrera aussi Moab entre vos mains. Vous frapperez toutes les villes fortes et toutes les villes d’élite, vous abattrez tous les bons arbres, vous boucherez toutes les sources d’eau, et vous ruinerez avec des pierres tous les meilleurs champs. »
Les paroles étaient des images brutes, violentes. Un programme de destruction totale.
L’espoir, d’abord incrédule, naquit dans le regard de Josaphat. Joram resta sceptique, mais l’urgence était trop grande. Des ordres furent hurlés. L’armée, à demi-morte, se mit à creuser. Des fosses, des trouées dans la terre craquelée. Le travail était absurde, sous ce ciel sans nuage, dans cette fournaise. Des hommes s’évanouissaient, la pelle à la main. On les traînait à l’ombre. On creusait encore.
Le soir vint, apportant une fraîcheur relative mais aucune réponse. La nuit tomba, noire et étoilée. Et c’est alors, dans le silence précédant l’aube, que le bruit arriva. Un grondement sourd, lointain, qui n’était pas le vent. Les guetteurs se dressèrent.
À l’est, très loin, au pays de Moab justement, des nuages s’étaient amassés et avaient crevé. Une pluie torrentielle, invisible pour les trois armées, s’était abattue sur les montagnes. Les oueds s’étaient remplis, les cours d’eau assoupis s’étaient réveillés en furie. L’eau avait coulé, dévalé les pentes, et empruntant les lits asséchés, elle était venue, muette et puissante, jusqu’à ce vallon du désert d’Édom.
Au matin, les fosses débordaient. Une eau rougeâtre, charriant la terre ocre, mais une eau. Fraîche. Vivante. Un hurlement de joie brute s’éleva du camp. Hommes et bêtes se ruèrent, buvant à même les trous, se versant l’eau sur la tête, pleurant de soulagement. La lumière du soleil levant se mit à danser sur mille miroirs improvisés.
De l’autre côté du pays, les Moabites, alertés par leurs propres éclaireurs sur l’approche des armées, se mobilisèrent. Ils se rassemblèrent à la frontière, tous les hommes en âge de porter les armes, et plus encore. Et quand ils levèrent les yeux vers les hauteurs où le soleil se levait, ils virent quelque chose d’étrange. L’eau des fosses, rouge comme le sang au premier rayon, reflétait le ciel écarlate. De leur position, avec la distance et la lumière trompeuse, cela ressemblait à un immense lac de sang.
Le roi de Moab, Mésha, l’œil dur, conclut aussitôt : « C’est du sang ! Les rois se sont querellés, ils ont tiré l’épée l’un contre l’autre. Maintenant, au pillage, Moab ! »
Ce fut une erreur fatale. Les Moabites se ruèrent en désordre, sans formation, avides de butin sur un camp ennemi supposé déchiré et agonisant. Ils tombèrent droit dans la gueule de l’armée israélite, reconstituée, désaltérée, et sauvagement déterminée. La bataille fut moins un combat qu’un massacre. Les hommes de Moab fuirent, et les trois armées les poursuivirent, frappant sans pitié, appliquant la parole d’Élisée avec une précision terrible.
Les villes tombèrent les unes après les autres. Les murs de pierre sèche ne résistèrent pas longtemps. On abattit les arbres fruitiers, on combla les sources avec des débris, on sema des champs de pierres. Le pays fut ravagé, méthodiquement.
Dernier bastion : Kir-Haréseth. La forteresse de Moab, un nid d’aigle imprenable. Les frondes et les arcs des assiégés tenaient les assaillants à distance. Le roi Mésha, acculé, tenta une sortie désespérée avec sept cents hommes d’épée. Il fut repoussé. Alors, du haut des remparts, on vit le roi faire une chose si horrible qu’elle glaça le sang des assiégeants eux-mêmes.
Il prit son fils premier-né, l’héritier du trône, et sur la muraille, à la vue de tous, il l’offrit en holocauste à son dieu Kemosh. La fumée du sacrifice s’éleva, droite et noire, dans le ciel de l’après-midi.
Une fureur terrible, mais aussi une terreur superstitieuse, s’empara alors des Moabites dans la ville. Une fureur qui leur donna une force désespérée. Ils se ruèrent hors des portes avec un cri qui n’était plus humain, et leur assaut fut si violent, si imprégné d’un désespoir sacré, que les armées coalisées d’Israël, de Juda et d’Édom reculèrent. La terreur était revenue, mais elle avait changé de camp.
La levée du siège fut décidée. Les rois reprirent le chemin du retour, chargés de butin, mais le goût de la victoire était cendré dans leur bouche. Ils avaient tout détruit, mais ils n’avaient pas pris la forteresse. Et l’image du sacrifice fumant sur la muraille les suivait, ombre plus longue que celles portées par le soleil déclinant.
Dans son pays, Joram compterait ses gains. Josaphat, lui, se souviendrait longtemps du son de la harpe dans le désert, et de l’eau surgie de nulle part. Il se souviendrait aussi que la parole de l’Éternel s’accomplit, toujours, mais que le cœur des hommes, dans sa détresse, peut engendrer des abîmes que même la victoire ne saurait éclairer. La campagne était finie. Moab était brisé. Mais nul, autour des feux du camp, ne chantait de victoire. Le désert, désormais, garderait le silence de deux royaumes meurtris, et l’écho d’un cri qui avait monté vers un dieu de pierre.




