La pluie avait cessé, mais une bruine tenace, chargée de l’odeur de la terre remuée et du fer rougi, persistait sur les hauteurs de Guilboa. Cela faisait trois jours que les cris s’étaient tus, remplacés par le vrombissement mouillé des mouches et le croassement lointain des corbeaux. Sur la pente, parmi les genêts écrasés et les rochers tachés de rouille, gisaient les hommes d’Israël. Leur déroute avait été totale, absolue, un reflux d’épouvante devant la charge des chars philistins.
Au sommet, là où les derniers combattants s’étaient rassemblés autour d’une bannière qui ne flotterait plus, on trouva le roi. Saül était adossé à un gros quartier de roche, sa longue armure de bronze bosselée, fendue au niveau du pectoral. Son regard vide fixait le brouillard qui engloutissait la vallée de Jizreel. À ses côtés, ses trois fils, Jonathan, Abinadab et Malkishua, étaient tombés ensemble, comme ils avaient vécu. Une lance, une épée, des flèches… les détails n’importaient plus. La vie s’était retirée, laissant seulement le poids terrible de la défaite et l’accomplissement d’une parole ancienne, murmurée par le prophète dans un autre temps.
L’armure du roi pesait une somme. Le jeune soldat philistin, un Gathien au visage encore poupin malgré la barbe naissante, souffla en la détachant du torse inerte. Elle sentait le cuir mouillé, la sueur aigrie et le sang. Son camarade, plus vieux, aux mains couturées de cicatrices, fouillait sans hâte les effets personnels. Il sortit de la tunique un petit sceau à l’effigie d’un lion, un rouleau à moitié déchiré. Des objets sans gloire. « Prends tout, dit l’aîné d’une voix rauque. Et la tête aussi. Ils voudront la montrer. »
Ce fut fait avec une hache de guerre, d’un seul coup sec et brutal. Le geste était technique, sans colère ni ferveur particulière, une corvée de plus à la fin d’une journée longue et rude. Ils enveloppèrent le tout dans une toile grossière. L’armure, la tête, les armes personnelles du roi d’Israël. Le reste, le corps décapité et ceux des princes, fut abandonné aux éléments et aux charognards. La nouvelle, portée par des coureurs aux pieds légers, vola plus vite que les vautours. Elle atteignit les avant-postes, puis les chars lourds, et enfin le camp principal établi dans la plaine, où les feux de victoire commençaient à crépiter.
À Beth-Shan, cité aux murailles épaisses qui dominaient le carrefour des vallées, la joie fut bruyante et sacrilège. L’armure de Saül, nettoyée à la hâte, fut accrochée aux murs du temple de Dagon, parmi d’autres trophées sombres et poussiéreux. La tête, elle, fut fichée sur une pique au-dessus de la porte principale, offerte aux regards et aux insultes des passants. C’était le triomphe complet. Non seulement l’armée était anéantie, mais l’âme même de la résistance israélite était exhibée, souillée, réduite à un objet de moquerie. Les dieux de l’acier et de la force avaient paru l’emporter.
La nouvelle, cependant, voyageait aussi sur d’autres chemins, plus secrets, empruntés par des hommes au cœur lourd. Elle parvint aux oreilles des habitants de Jabès en Galaad, au-delà du Jourdain. Ces hommes-là n’avaient pas oublié. Des années auparavant, alors que Saül était un roi neuf, à peine oint, il avait volé à leur secours lorsqu’ils étaient assiégés par le Ammonite Nahash. D’un coup de force audacieux, il les avait délivrés. Une dette de sang et d’honneur liait Jabès à Saül, une dette que ni la défaite ni la mort ne pouvaient effacer.
La nuit tombait, froide et claire, lorsque les hommes les plus vaillants de Jabès se rassemblèrent. Ils parlèrent peu. Les faits étaient têtus et atroces. Leur roi et ses fils pendaient, démembrés, aux murs d’une ville ennemie. L’idée même était insupportable. Il n’y avait pas de stratégie à discuter, seulement un acte à poser, fût-il désespéré. « Nous irons, dit simplement l’un d’eux, un forgeron aux bras épais. Nous ne pouvons pas laisser faire cela. »
Ils marchèrent toute la nuit, suivant des sentiers de contrebandiers et de bergers, évitant les routes. Leur petite troupe avançait dans un silence de pierre, portée par une résolution qui tenait du devoir funèbre. À l’aube, alors qu’une lueur grise éclairait à peine les créneaux de Beth-Shan, ils étaient sous les murs. La cité dormait, gorgée de vin et d’orgueil. Les sentinelles, peu nombreuses après les libations de la victoire, somnolaient à leur poste.
L’escalade fut rapide, d’une effrayante efficacité. Ils connaissaient les endroits où la pierre était rugueuse, où une prise pouvait être trouvée. Sur le rempart, ils neutralisèrent deux gardes avec des étoffes enfoncées dans la bouche et des liens aux poignets. Puis ce fut la descente dans les ruelles encore désertes, l’ombre leur ami. Ils trouvèrent les corps là où on leur avait dit qu’ils seraient, exposés sur le mur d’enceinte intérieur, près du temple. La vue arracha un gémissement étouffé à l’un des hommes. Ce n’était plus des guerriers, ni même des ennemis. Juste de la chair outragée.
Ils les détachèrent avec une lenteur presque cérémonielle, les enveloppèrent dans des linceuls de lin qu’ils avaient apportés. Leurs gestes étaient empreints d’une douceur improbable en un tel lieu. Ils reprirent la route, plus lourds cette fois, portant leur fardeau précieux. Le retour fut une course contre la lumière naissante. Ils entendirent derrière eux, au moment où le soleil incendiait l’horizon, un cri d’alarme étiré par la distance. Trop tard.
À Jabès, ils brûlèrent les corps. Le bois de cèdre et d’olivier crépita longtemps, consumant la honte avec la dépouille. Puis ils recueillirent les os, blancs et nets, et les enterrèrent sous un tamaris, à l’ombre fraîche. Ils jeûnèrent sept jours, non par décret, mais par nécessité intérieure. Aucune parole de malédiction ou de vengeance ne fut prononcée. Seul le silence d’un deuil terrible et juste, et le grésillement du feu qui avait rendu aux leurs un peu de dignité.
L’histoire, plus tard, dira les causes profondes. Elle rappellera que Saül était mort pour ses infidélités, pour avoir désobéi, pour avoir consulté une nécromancienne plutôt que de s’en remettre à l’Éternel. Elle dira que la royauté lui fut retirée et promise à un autre, un berger de Bethléhem. La chronique, sobre, se contente de l’essentiel : la défaite, la mort, la déchéance, et ce geste ultime d’hommes braves qui, au milieu du chaos et de la colère divine, surent honorer une dette et rendre, contre toute espérance, un peu d’humanité à l’histoire. Le reste est bruit et fureur. Sous le tamaris de Jabès, il n’y a plus que des os, de la terre, et le souvenir têtu d’une loyauté qui survécut à tout, même à la fin d’un monde.




