Bible Sacrée

La Pierre et le Souffle

La pierre était grise, d’un gris qui semblait avoir bu toute la poussière du siège. Ézéchias la sentait sous sa paume, rugueuse et chaude, au sommet de la muraille de Jérusalem. En bas, dans la pénombre violette du soir, les feux de l’armée assyrienne scintillaient comme des yeux malfaisants. On pouvait entendre, par bouffées, le tintement des armures, les rires gras des soldats, le hennissement lointain d’un cheval. Une odeur tenace montait jusqu’à lui : celle de la fumée, de la sueur, et d’une peur qui s’était incrustée dans les pierres mêmes de la ville.

Cela faisait des semaines. Des semaines que le roi de Ninive les étreignait dans son poing de fer. Des semaines que les vivres s’épuisaient, que les visisages creusés par la faim regardaient, mornes, vers les portes closes. Des semaines que les murmures couraient, comme des serpents dans l’ombre : « Abandonne, Ézéchias. Livre la ville. Tu ne peux tenir contre cela. »

Il ferma les yeux. En lui, ce n’était pas un murmure, mais un silence. Un silence lourd, profond, comme celui au fond d’une citerne. Et dans ce silence, une seule parole, usée par les années et pourtant plus solide que le granit : *Oui, mon âme, attens-toi à Dieu ; car de lui vient mon attente.*

Il n’avait plus vingt ans, Ézéchias. Le poids de la couronne était un poids réel, qui lui écrasait les tempes. Il avait cru aux traités, aux alliances, aux murailles renforcées. Tout cela était cendre, maintenant. Tout cela n’était qu’un souffle, une vapeur qui se dissipait au premier rayon du soleil assyrien. Il se souvint des paroles de son père, Achaz, un homme qui avait tremblé devant les mêmes ennemis, et qui avait cherché des secours partout, chez n’importe qui, sacrifiant jusqu’à son propre fils dans la fournaise. Achaz était mort les yeux emplis d’une terreur sèche, n’ayant trouvé d’appui nulle part.

Un vent se leva, soudain, balayant la chaleur du jour. Il portait une fraîcheur saline, venue de l’ouest. Ézéchias ouvrit les yeux. Les étoiles commençaient à percer le velours du ciel, indifférentes. Il se parla à lui-même, dans le secret de son cœur, comme on parle à un ami dont on doute.

« Ils te disent solide, Ézéchias. Un rocher, un rempart. Regarde-toi. Tu n’es qu’une cloison de bois vermoulu. Ils te pousseront, et tu tomberas. Ils ont des béliers, des tours, des flèches en nombre. Toi, qu’as-tu ? »

La réponse vint, non comme un tonnerre, mais comme l’écho de cette parole ancienne, usée, qui vivait en lui : *Lui seul est mon rocher et mon salut ; il est ma haute retraite : je ne serai pas beaucoup ébranlé.*

Ce n’était pas une affirmation triomphale. C’était un constat. Le constat d’un homme qui a tout pesé et qui a trouvé, dans la balance, un vide effrayant d’un côté, et de l’autre, une présence. Une présence qui ne criait pas, qui ne brandissait pas d’épée. Une présence qui était là, comme la pierre sous sa main. Inébranlable. Non parce qu’il la sentait, mais parce qu’il avait choisi, dans le noir complet, de faire reposer tout son poids dessus.

Il descendit de la muraille, ses sandales soulevant de petites nuées de poussière. Les rues étaient presque vides. Près d’une fontaine tarie, une femme tenait un enfant trop calme, trop maigre. Son regard croisa celui du roi. Il n’y avait pas de reproche, pas d’espoir non plus. Juste une lassitude infinie. Ézéchias sentit un frisson lui parcourir l’échine. La tentation était là, visqueuse, insidieuse. « Fais quelque chose. Négocie. Invente un stratagème. Trouve un appui chez les Égyptiens, peut-être leurs chars… » Mais il savait. L’Égypte était un roseau qui transperce la main de qui s’y appuie. Un souffle. Comme tout le reste.

Il arriva au palais, non dans la salle du trône, mais dans la petite pièce qu’il réservait pour la lecture des rouleaux. L’huile de la lampe éclairait faiblement les parchemins. Il ne chercha pas un texte de guerre ou de victoire. Il laissa ses doigts errer sur les peaux usées, jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent. Il déroula. Les mots dansaient dans la lueur tremblotante.

*Combien de temps machinerez-vous du mal contre un homme ? Vous serez tous tués ; vous serez comme une cloison qui penche, comme une haie qu’on enfonce.*

Un sourire amer étira ses lèvres. Une cloison qui penche. C’était bien cela. Lui, son royaume, ses conseillers pleins de plans astucieux. Tous, des cloisons branlantes. Et les Assyriens, avec leur arrogance monumentale ? Ils se voyaient en tour de siège, invincible. Ils n’étaient, aux yeux de l’autre vérité, celle du silence, qu’une haie qu’on enfonce. Leur poids, leur nombre, leur cri – un souffle. Un seul souffle dans la narine de l’Éternel.

La nuit avançait. La fatigue le gagnait, une fatigue qui n’était plus seulement celle du corps, mais celle d’avoir porté un fardeau qui n’était pas le sien à porter. Il avait porté le salut de Jérusalem comme si elle dépendait de son ingéniosité, de sa force. La folie. L’orgueil. Il posa son front sur le rouleau ouvert. La peau était fraîche, vivante.

« Je ne supplierai plus, murmura-t-il dans le cuir. Je n’argumenterai plus. Je dépose. Je m’attends. À Toi seul. »

Ce n’était pas une prière éloquente. C’était un abandon. Le lâcher-prise d’un homme au bout de tout. Et dans cet abandon, quelque chose d’imperceptible changa. Non pas autour de lui – les murs étaient toujours silencieux, l’ennemi toujours campé en contrebas – mais en lui. La peur, ce chien tenace qui lui mordait les talons depuis des semaines, lâcha prise. Une paix étrange, illogique, contraire à toute évidence, monta en lui. Elle n’effaçait pas la réalité du siège, la faim, le danger. Elle l’enveloppait, comme le rocher enveloppe et supporte celui qui s’y adosse.

Le lendemain matin, quand le conseil se réunit, visages fermés et propositions vaines, Ézéchias les écouta. Puis il parla. Sa voix était différente. Elle n’avait plus la tension du désespoir, ni la fébrilité du calcul. Elle était calme, presque basse.

« Nous avons pesé les hommes et trouvé qu’ils mentent. Nous avons pesé les richesses et elles s’envolent. Nous avons pesé la force et elle est faiblesse. Il n’y a qu’une mesure qui ne varie pas. Une seule. À celle-là, je m’attache. »

Il ne donna pas d’ordre stratégique nouveau. Il ordonna qu’on prie. Il ordonna qu’on se tourne, non vers les murailles, mais vers le Sanctuaire. Certains le regardèrent, incrédules, voyant en lui un roi défait. Lui voyait, pour la première fois, avec une clarté aveuglante, que la vraie défaite aurait été de continuer à courir d’un appui humain à l’autre.

La fin vint, non comme ils l’avaient imaginée. Elle ne vint pas par une bataille héroïque. Elle vint par un souffle. Un souffle dans la nuit, froid et mortel, qui traversa le camp assyrien. Au matin, les cris de guerre avaient été remplacés par un silence de mort. Les rapports affolés des guetteurs parvinrent au palais : le camp était un champ de cadavres. L’ange de l’Éternel était passé.

Quand Ézéchias remonta sur la muraille, le soleil se levait sur un paysage de désolation silencieuse. Les bannières assyriennes gisaient dans la poussière. Il posa à nouveau sa main sur la pierre grise. Elle était toujours rugueuse, toujours chaude. Mais quelque chose avait changé. La pierre n’était plus un simple rempart. Elle était devenue le signe visible d’une invisible fidélité. Il avait appris, dans la fournaise, la seule leçon qui vaille : tout n’est que souffle. Tout, sauf Lui.

Et au fond de son être, usé, soulagé, libéré, la parole du psaume achevait son cycle, non comme un cri de victoire, mais comme un murmure de reconnaissance pour une vérité enfin éprouvée, enfin incarnée dans la cendre et la poussière de son règne : *Dieu a parlé une fois ; j’ai entendu ces deux choses : c’est que la force est à Dieu, et que à toi, Seigneur, est la miséricorde.* La force pour délivrer. La miséricorde pour supporter, jusqu’au bout, un roi et son peuple qui avaient tout oublié, sauf à qui se fier.

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