Bible Sacrée

La Prophétie de Babylone

La chaleur était lourde sur Jérusalem, une chaleur de fin d’été qui alourdissait les pensées et collait les tuniques à la peau. Jérémie, lui, ne sentait plus la chaleur. Assis dans la pénombre de sa cellule, les yeux fermés, il était transporté bien au-delà des murs de pierre, au-delà des collines de Judée. Une vision s’imposait à lui, terrible et précise, comme gravée au fer rouge sur son esprit.

Il voyait le nord. Non pas les collines familières, mais un vent venu de l’infini, un souffle glacé et déterminé qui se levait contre une cité orgueilleuse. Babylone. Il en percevait la silhouette colossale, étalée comme une bête arrogante au bord des eaux troubles de l’Euphrate. Elle brillait, oui, d’un éclat faux et violent, comme un vase d’or rempli du vin de la fureur de l’Éternel. Les mots commencèrent à monter en lui, pesants, inéluctables. Ce n’était pas lui qui les créait ; ils étaient là, présents, et sa bouche n’était qu’un canal usé par des décennies de prophéties.

« Ainsi parle l’Éternel : Voici, je fais lever contre Babylone, et contre les habitants de la Chaldée, un esprit destructeur. »

Sa voix, dans le silence de la cellule, était un murmume rauque. Il ne parlait pas à un roi, ni à une foule. Il parlait à la vision. Il voyait les moissonneurs, mais ils ne tenaient pas des faucilles. Ils tenaient des épées. Ils encerclaient la ville-piège, cette ville qui avait elle-même été le marteau de Dieu pour frapper tant de nations, et qui maintenant, ivre de sa propre puissance, croyait être éternelle. « Babylone était dans ma main une coupe d’or, » gronda-t-il intérieurement, sentant le poids du métal précieux et maudit. « Toutes les nations en ont bu, elles en sont devenues folles, et maintenant, c’est son tour. »

Les images se bousculaient, brutales. L’Éternel réveillait contre elle les rois des Mèdes, ces guerriers des montagnes au cœur dur comme la pierre de leurs pics. Leur dessein n’était pas la conquête glorieuse, mais l’extermination. C’était un sacrifice, un *herem*. La ville tout entière vouée à la destruction. Jérémie sentait l’odeur du silex et du métal, entendait le grincement sinistre des cordes des arcs qui se tendaient. « Tirez à l’arc contre elle, n’épargnez pas les flèches ! » Le cri lui échappa, un ordre jeté dans le vide de sa prison.

Puis la vision changea. La fièvre prophétique le prit plus fort. Ce n’était plus la stratégie militaire qu’il voyait, mais la cause profonde, la faille invisible. Babylone tombait parce qu’elle s’était dressée contre le Saint d’Israël. Son péché montait jusqu’aux cieux, un amoncellement d’idoles d’or et d’argent, sourdes et aveugles, adorées par un peuple devenu lui-même stupide et aveugle. Ces dieux-là, Bel et Mardouk, allaient trembler sur leurs socles, couverts de poussière et de honte. Ils ne pourraient rien sauver. Ils ne pouvaient même pas se sauver eux-mêmes.

Une douleur poignante traversa la poitrine du prophète. Ce n’était pas de la pitié pour Babylone. C’était le souvenir d’Israël, meurtri, exilé, dispersé le long des canaux de cette même ville. Et pourtant, dans le verdict même, une promesse se glissait, ténue et obstinée comme un fil d’or dans un tissu de deuil. L’Éternel était le rédempteur de son peuple. Leur cause, Il la plaidait. Babylone devait payer pour Sion. Chaque brique de sa ziggourat écrasée serait un commencement de réparation pour les pierres brisées du Temple.

La fin fut soudaine, apocalyptique. Jérémie vit les cieux et la terre, et tout ce qu’ils contenaient, pousser un cri de joie devant la chute du tyran. Les flots de l’Euphrate, ces flots qui la nourrissaient, se retiraient, laissant une vase pestilentielle. La ville n’était plus qu’un désert hanté par les chacals et les animaux du désert. Plus jamais on n’y entendrait la harpe des musiciens, le bruit des meules, la clameur des marchands. Un silence éternel l’envelopperait, un silence qui serait son seul monument.

La vision se dissipa aussi vite qu’elle était venue, laissant Jérémie frissonnant dans l’obscurité humide. La chaleur était toujours là, étouffante. Il ouvrit les yeux, les paupières lourdes. L’air sentait la poussière et la sueur. Il prit une longue inspiration, les membres tremblants. Il savait ce qu’il devait faire. Il appela le gardien, demanda une peau de parchemin, de l’encre.

« Écris, » dit-il à son scribe, lorsque l’homme fut arrivé, l’air méfiant. « Écris toutes les paroles que tu as vues au sujet de Babylone dans un livre. Prends soin de chaque mot. »

Le scribe s’installa, tailla sa plume. Jérémie commença à dicter, lentement, repassant sur les sillons brûlants de la vision. « Babylone est prise, Bel est confondu, Marduk est brisé… » Chaque phrase était une pierre ajoutée à la tombe de l’empire. Et à la fin, il donna un ordre étrange, un geste prophétique qui scellerait le tout.

« Lorsque tu auras achevé de lire ce livre, tu y attacheras une pierre, et tu le jetteras au milieu de l’Euphrate. Et tu diras : “Ainsi Babylone sombrera, elle ne se relèvera pas du mal que je vais faire venir sur elle.” »

Le scribe leva les yeux, interloqué. Jeter un livre ? Un travail si précieux ? Jérémie lut l’incompréhension sur son visage. Il ne sourit pas. Il n’avait plus de sourires. Il hocha simplement la tête, d’un air infiniment las. L’acte d’écrire était accompli. La parole était vivante. Elle accomplirait son œuvre, avec ou sans parchemin. Le jet dans le fleuve n’était qu’un écho, une préfiguration dans l’argile et l’encre de ce qui adviendrait à la ville de briques et d’or.

Le scribe se remit à écrire, le grattement de la plume sur le cuir fut le seul bruit dans la cellule. Dehors, la vie ignorante de Jérusalem continuait, sous le même soleil de plomb. Mais quelque part, au nord et à l’est, près des eaux limoneuses, un vent s’était levé. Et le marteau allait se briser sur l’enclume.

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