Bible Sacrée

La Source et le Berger

Le jour se leva, gris et lourd, sur les collines de Juda. Une brume traînait encore dans les creux des vallées, accrochée aux racines des oliviers comme un linceul humide. Asriel, les mains calleuses enfoncées dans les plis de sa tunique, regardait la lumière pâle grandir à l’est. Il y avait dans l’air une senteur étrange, mélange de terre remuée par la pluie nocturne et de quelque chose d’autre, de métallique, presque comme l’odeur avant l’orage. Mais le ciel était uniformément plombé, sans colère.

C’était un homme de la terre, Asriel. Il savait le langage des saisons, le murmure des sources, le poids d’une pierre dans la main. Mais depuis des lunes, un autre savoir le rongeait, un savoir qui n’avait rien à voir avec les semailles ou les moissons. Des rêves. Des visions fragmentées qui le prenaient à l’aube, images d’eaux vives jaillissant d’un endroit qu’il ne connaissait pas, et d’une souillure si profonde en lui qu’il se réveillait le souffle court, la paume pressée contre sa poitrine comme pour étouffer une brûlure.

Ce matin-là, poussé par une force plus forte que la raison, il quitta sa masure et marcha, sans but précis. Ses pas le conduisirent, comme souvent, vers l’ancien enclos à moutons, abandonné depuis que le troupeau familial avait été vendu pour des dettes. La pierre de l’entrée était usée, polie par le frottement d’innombrables toisons. Il s’y assit, le dos voûté.

Et c’est là qu’il la vit.

Une source. Ou plutôt, le début d’une source. À l’endroit même où, enfant, il avait creusé en vain pour trouver de l’eau, un suintement perçait maintenant la terre craquelée. Pas un torrent, non. Juste un filet d’eau claire, silencieux, qui dessinait un mince sillon dans la poussière avant de disparaître sous un rocher. Asriel resta immobile, le cœur battant à grands coups sourds. Les paroles du vieux prophète, entendues des années auparavant dans une foule à Jérusalem, lui revinrent en mémoire, portées par cette eau minuscule : *« En ce jour-là, une source sera ouverte pour la maison de David et les habitants de Jérusalem, pour le péché et l’impureté. »*

Le « jour ». Quel jour ? Ce jour gris et ordinaire ? Autour de lui, le monde semblait figé dans son imperfection habituelle. Pourtant, l’eau coulait.

Son retour au village fut un choc. La petite place, d’ordinaire animée de disputes et de commerces, était silencieuse. Devant la maison de son voisin, Menahem, un homme qu’il connaissait pour avoir toujours un dieu domestique caché dans un coffre et pour consulter les augures, une scène incongrue se déroulait. Menahem himself, le visage décomposé, traînait dans la poussière un objet lourd enveloppé d’un sac de toile. Il jeta un regard furtif autour de lui, et voyant Asriel, il lui lança, honteux et pressé : « Ne dis rien. Il faut que ça parte. Ils ont raison. C’est de la folie, tout ça. » Sans autre explication, il continua vers le ravin en contrebas, lieu des dépotoirs. Plus tard, Asriel apprit que d’autres avaient fait de même. Les théraphim, ces idoles familiales, les pèlerins les avaient jetés ce matin même, comme si une vérité soudaine et crue les avait saisis, leur montrant la vanité de leurs petits fétiches de bois et d’argile.

Et puis il y eut l’histoire d’Eliézer. Eliézer, qui se prétendait voyant, qui parlait avec des phrases obscures et portait un manteau de poil rugueux pour impressionner. Ce même Eliézer fut aperçu en fin d’après-midi près du pressoir, son manteau déchiré, le visage strié de larmes sèches. Quand des jeunes, moqueurs, lui demandèrent ce que lui prédisaient ses esprits, il les regarda avec une terreur animale et balbutia : « Je ne suis pas prophète ! Je suis cultivateur, un homme qui travaille la terre depuis sa jeunesse ! » Et pour prouver ses dires, il montra ses mains, en effet couvertes des cicatrices et de la terre des labours. Mais Asriel se souvint des marques différentes qu’il avait vues, des années auparavant, entre les doigts d’Eliézer, des marques faites au couteau dans des rites secrets. Les blessures dont on a honte, qu’on dissimule, et dont on finit par inventer une origine plus convenable. *« Si quelqu’un prophétise encore, son père et sa mère, ceux qui l’ont enfanté, lui diront : Tu ne vivras pas, car tu dis des mensonges au nom de l’Éternel. »* La parole avait frappé, non par l’épée, mais par une lumière intérieure, insoutenable. La prophétie de mensonge se mourait, étouffée par la honte et la peur du regard des siens.

Le crépuscule tombait quand Asriel erra de nouveau vers l’enclos. La source avait un peu grandi. Le filet d’eau était maintenant large comme une main. Il s’agenouilla, hésita, puis y plongea ses mains. La fraîcheur était vive, pénétrante. Il en lava son visage, la poussière du jour, la sueur de l’âme. Une paix étrange, mélancolique, descendit sur lui. Ce n’était pas la joie. C’était comme le soulagement profond après un long aveu.

C’est alors que le dernier fragment de vision l’assaillit, non dans le sommeil, mais les yeux grands ouverts sur l’eau sombre. Il vit un berger. Un bon berger, il le sentait, dont la présence même était un repos pour le troupeau. Et il vit une épée se lever, non contre les loups, mais contre l’homme. L’épée tombait. Le berger tombait. Et les brebis, si paisibles un instant avant, se dispersaient dans l’effroi, éparpillées à travers les montagnes décharnées, chacune pour soi, perdue. Un grand froid étreignit Asriel. *« Frappe le berger, et que les brebis se dispersent. »* Pourquoi ? Quel sens à cette violence au cœur même du salut ? L’eau continuait de couler, pure, indifférente à son trouble.

Les jours qui suivirent furent des jours de grand dépouillement. Une vérité exigeante parcourait les consciences, balayant les faux-semblants. Asriel vivait dans une attente douloureuse. La source, il y retournait chaque jour. Elle devenait plus large, plus profonde. Il y puisait de l’eau pour sa petite maison. Et lentement, à travers la solitude et le silence revenu sur le village, une conviction s’enracina en lui. Le berger frappé… et après ?

Les paroles finales lui revinrent, murmurées par la brise dans les branches des amandiers. *« Je dirai : C’est mon peuple ; et lui dira : L’Éternel est mon Dieu. »*

Un soir, alors que le soleil couchant teintait les nuages d’un orange violent, Asriel se tenait au bord de la source, désormais un petit bassin naturel aux eaux cristallines. Il pensait au berger. Il pensait aux brebis égarées, dont il se sentait être une. Il pensait à sa propre vie, faite de petits mensonges, de compromis, d’idoles intimes qu’il avait, lui aussi, jetées au ravin en esprit. L’eau avait lavé cela. Mais elle lavait aussi la prétention, l’illusion de se croire déjà pur, déjà arrivé.

Le coup porté au centre de tout, au cœur même du soin et de la guidance, lui parlait d’un prix infini. D’une purification qui ne venait pas d’un rite, mais d’un sacrifice. Et de cette fracture, de cette dispersion, naissait une possibilité nouvelle, plus terrible et plus belle : celle d’être ramené, un à un, non par la force du groupe, mais par l’appel personnel d’un Dieu qui reconnaît les siens dans les ténèbres des montagnes.

Asriel trempa de nouveau sa main dans l’eau. Elle était froide, vivante. Elle ne promettait pas une vie facile. Elle promettait la vérité. Et dans cette vérité, après l’épreuve du feu et de la perte, le droit de dire, du fond d’un cœur enfin aligné avec sa source : « L’Éternel est mon Dieu. »

Il se leva, les genoux raidis. La nuit venait, peuplée d’étoiles indifférentes et de questions sans réponse. Mais l’eau chantait doucement dans sa course souterraine. Et pour la première fois, Asriel marcha vers sa maison sans avoir peur du silence.

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