Bible Sacrée

La Bête et la Marque

La mer était d’un gris de plomb ce jour-là, comme si l’horizon avait été limé par une main invisible. Je me tenais sur le rivage caillouteux, le sel collé à la peau, le vent charriant une odeur de vase et d’algues pourries. Ce n’était pas un lieu de paix, mais un lieu d’attente. Et nous attendions tous, sans trop savoir quoi.

Puis la mer s’est mise à bouillir. Non pas en vagues, mais en une lente ébullition silencieuse, comme un chaudron gigantesque posé sur le feu des abysses. Une écume épaisse et jaunâtre a crevé la surface, et de cette soupe primitive, cela est monté.

D’abord, une silhouette difforme, massive, qui semblait aspirer la lumière autour d’elle. Une bête. Le mot est faible, mais il n’y en a pas d’autre. Son corps évoquait celui d’un léopard, mais la peau était lisse, comme du cuir usé, parcourue de veines sombres. Les pattes, lourdes et plantigrades, rappelaient celles d’un ours, écrasant les rochers quand elle a émergé. Et sa gueule, grande ouverte dans un silence terrible, était celle d’un lion, avec des crocs jaunis, longs comme des dagues.

Mais le plus horrible étaient les têtes. Sept. Elles ne bougeaient pas en harmonie. Chacune avait une vie propre, une expression figée : l’une ricanait, une autre regardait avec une froideur insondable, une troisième semblait endormie, les paupières mi-closes. Sur ces têtes, dix cornes, non pas majestueuses mais comme des excroissances maladives, tordues, surmontées de diadèmes d’un or terne, gravés de symboles que l’œil refusait de déchiffrer. Sur chaque diadème, un nom. Des noms qui brûlaient l’air, des blasphèmes. Ce n’était pas du langage, c’était une profanation audible. Chaque syllabe raclait l’âme.

L’une des têtes portait une blessure mortelle, une balafre béante qui aurait dû être fatale. La chair était noircie, cicatrisée de travers. Et pourtant, cette tête vivait. Elle clignait des yeux, elle souriait même d’un air moqueur, comme pour narguer la mort elle-même. La guérison de cette blessure plongea le rivage dans une stupeur malsaine. On entendit des soupirs, non d’allégresse, mais d’un abandon profond. La bête était plus forte que tout. Plus forte que la fin des choses.

Alors le dragon lui donna sa puissance. On ne le vit pas, mais on le sentit. Une onde de chaleur putride, un transfert d’autorité qui fit trembler la terre sous nos pieds. La bête se redressa, et son ombre s’allongea, dévorant la côte, puis les collines, puis semblant toucher le soleil. Le monde se mit à l’adorer. Pas par amour, mais par un instinct de survie perverti. Qui peut lutter contre celui qui tient les clés de l’effroi ? Ils disaient : « Qui est semblable à la bête ? Qui peut la combattre ? » La question se changeait en credo. Sa gueule ne proférait que mépris pour le Ciel, pour la Tente, pour ceux qui l’habitent. Elle ouvrit la guerre aux saints, et elle gagna. Partout. Son pouvoir s’étendit sur toute tribu, tout peuple, toute langue. Une soumission globale, morne, administrée.

Quarante-deux mois. Le temps parut s’arrêter, huilé par la terreur.

Puis, de la terre elle-même, du sol sec et craquelé de l’arrière-pays, surgit l’autre. Elle avait deux cornes comme un agneau, et sa voix était douce, presque persuasive. Mais ses yeux… ses yeux brillaient d’une intelligence froide, calculatrice. Elle parlait comme le dragon. Elle était le souffle de la première bête, son écho actif. Son rôle était de faire vivre l’image de la monstruosité, de lui insuffler un semblant de vie. Elle opérait des prodiges. Elle faisait descendre le feu du ciel, sous les yeux de la foule. Et la foule regardait, hypnotisée. Elle n’applaudissait pas, elle constatait. La magie était devenue banale, un outil de gouvernement.

Cette seconde bête usait de signes pour séduire. Elle parla à la terre, et la terre obéit. Elle commanda aux hommes de dresser une image en l’honneur de la bête blessée et vivante. Ils utilisèrent du fer, du bronze, des pierres précieuses volées aux temples abandonnés. L’image était laide, un amalgame grotesque des sept têtes. Mais la seconde bête lui donna le pouvoir de parler. Et l’image parla. Elle prononçait des décrets. Elle exigeait.

Alors vint le choix, atroce dans sa simplicité. L’ordre fut donné à tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves. Il fallait recevoir une marque. Sur la main droite, ou sur le front. Pas un tatouage artistique, mais une marque grattée à vif, une brûlure qui s’infectait à peine et laissait une cicatrice luisante, comme de la cire noire. C’était un nom, le nom de la bête, ou le chiffre de son nom. Un chiffre qui courait sur toutes les lèvres, dans un murmure obsessionnel : six cent soixante-six.

Sans la marque, impossible d’acheter ou de vendre. On devenait un fantôme dans son propre pays. On voyait des familles se déchirer : le père marqué achetait du pain que le fils, non marqué, ne pouvait toucher. Le regard qui passait par-dessus l’épaule, dans les marchés, pour vérifier la main tendue, la peau du front. La marque n’était pas cachée. Elle était l’étendard de la normalité nouvelle.

Je me souviens d’un homme, un forgeron. Il avait refusé. On l’avait traîné devant l’image parlante. La foule était silencieuse. L’image, de sa voix métallique et sans âme, lui avait demandé de se prosterner. Il avait simplement secoué la tête, les yeux levés au-delà du bronze et du fer, vers un ciel désormais voilé. On ne l’a pas tué sur le coup. On l’a laissé partir. Mais sans marque, il errait, spectre affamé, regardé avec plus de crainte que de pitié. Sa résistance était devenue une maladie contagieuse qu’on fuyait.

C’est là la sagesse, murmuraient certains dans l’ombre, les yeux cernés de peur. Comprendre ce chiffre. C’est un chiffre d’homme. Il ramène tout à la mesure humaine, à l’adoration de sa propre force devenue monstre. La bête de la mer, la violence triomphante et théâtrale. La bête de la terre, l’administration doucereuse et efficace du mal. Les deux faces d’une même abdication.

Et la mer, maintenant, est toujours grise. L’odeur de vase persiste. Nous attendons encore. Mais nous savons ce qui est venu du large et ce qui est sorti du sol. L’histoire est écrite. Il ne reste qu’à tenir, la main serrée contre la peau intacte du front, dans l’attente d’une autre voix, venue d’ailleurs.

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