Bible Sacrée

La Liste des Trente et Un Rois

Le parchemin était lourd entre mes mains. Non du poids du cuir ou de l’encre, mais du poids des noms. Je l’avais déroulé sur la table de bois, dans la pénombre fraîche de la tente, et la liste s’étirait comme une route à travers la mémoire. Josué, désormais un homme aux épaules voûtées non par le fardeau des années, mais par celui du souvenir, m’avait confié la tâche : « Écris. Pour qu’ils se souviennent. »

Le soleil, filtrant à travers le tissu, dessinait des rectangles de lumière poussiéreuse sur les caractères hébraïques. Je trempai le calame dans l’encrier. L’odeur âcre de l’encre de noix se mêlait à celle de la terre sèche et des herbes foulées, venue de l’extérieur. Par-delà le rideau de l’entrée, on entendait le murmure du camp d’Israël, installé dans les plaines de Guilgal. Des rires d’enfants, le bêlement lointain d’un mouton, le grincement d’une meule. Une vie ordinaire, paisible. Mais sur le parchemin, c’était l’histoire de la foudre et du sang.

Je commençai, non par une formule, mais par une image qui me venait. *De l’autre côté du Jourdain, vers le soleil levant.* Ce n’était pas seulement une orientation géographique. C’était un monde. Le monde d’avant. Celui de Sihôn, le roi des Amoréens, qui siégeait à Hesbon. Je n’avais pas connu son visage, mais les anciens le décrivaient avec une crainte respectueuse mêlée d’effroi. Son règne s’étendait depuis Aroër, sur la rive du torrent de l’Arnon – j’avais vu l’endroit, des falaises ocre et déchiquetées – jusqu’aux contreforts du Galaad. Un royaume taillé dans le roc et la volonté. Son orgueil était devenu sa forteresse, jusqu’au jour où Moïse, conduit par une main plus forte que le fer, avait envoyé des messagers. Des mots de paix. Sihôn n’y avait vu que faiblesse. Son refus avait été un grondement, son armée une vague déferlant sur le plateau. Et la vague s’était brisée. On racontait que le sol avait tremblé à Hesbon quand l’Éternel avait livré ce roi, son peuple, sa terre, entre les mains d’Israël. Tout anéanti. Le souffle de l’histoire avait balayé jusqu’à la mémoire de son nom, sauf ici, sur cette liste. Premier nom. Première pierre tombale d’un empire de vanité.

Puis venait Og. Le nom seul faisait frémir. Roi de Basan, dernier des Rephaïm. Les récits autour des feux de camp le dépeignaient comme un vestige d’un âge monstrueux, dont le lit en fer, exposé à Rabbath, mesurait neuf coudées. Un géant dont le territoire couvrait les hauts plateaux, ces terres grasses où paissaient des troupeaux fameux. Ashtaroth et Edréi étaient ses villes fortes. Il était sorti, lui aussi, pour la confrontation. Une lutte de titans, pensait-on. Mais le Très-Haut n’est pas impressionné par la taille d’un lit ou la longueur d’une lance. Il fut livré, lui aussi. Ses soixante villes fortifiées, ceinturées de hautes murailles et de portes aux barres solides, tombèrent dans un grand fracas de pierres et de cris étouffés. Le Basan devint pâturage pour nos bêtes. Je traçai son nom avec une lenteur particulière. Og. Une syllabe brève pour une ombre si longue.

Je levai les yeux, la nuque raide. Ma main reposait. Ces deux-là, à l’est du Jourdain, étaient la préface. Moïse, le serviteur de l’Éternel, les avait donnés en héritage aux tribus de Ruben, de Gad et à la demi-tribu de Manassé. Un héritage conquis dans l’obéissance et la foi. Un avant-goût.

Et puis venait l’œuvre de Josué, de notre vivant à nous, de ceux qui avaient senti sous leurs sandales le lit asséché du Jourdain, et entendu le cri étranglé des murs de Jéricho s’effondrant sur eux-mêmes. Je repris le calame. L’encre avait un peu séché, je la ravivai. *Et voici les rois du pays que Josué et les enfants d’Israël battirent de ce côté-ci du Jourdain, vers l’ouest.*

La liste s’égrèna alors, et avec elle défilèrent dans ma tête les visages des lieux, les odeurs des combats, la saveur de la poussière et de la peur sursaturée de foi.

Le roi de Jéricho. Une ville close, verrouillée par la terreur. Nous en avions fait le tour en silence, jour après jour, avant que le shofar ne déchire l’air et le cœur de ses fondations. Il ne restait plus que ce nom sur une liste.

Le roi d’Aï, près de Béthel. Une leçon amère, payée au prix du sang d’Acan. La défaite avant la victoire. Le jugement avant la grâce. Son nom était là, témoin silencieux de notre faillite et de la sainteté exigeante de Celui qui nous menait.

Le roi de Jérusalem. Adoni-Tsédek. Son nom signifiait « Seigneur de justice », ironie cruelle. Il avait fédéré les rois du sud, formé une coalition pour écraser Gabaon, cette ville rusée qui s’était attachée à nous. Je me souvins de la marche forcée depuis Guilgal, toute une nuit, pour les secourir. Et de cette journée interminable où le soleil, à la voix d’un homme, avait paru s’arrêter au milieu du ciel, nous donnant le temps d’achever la déroute. La grêle qui tombait, plus meurtrière que les épées amoréennes. Jérusalem ne fut pas prise alors, non, sa forteresse tenait encore. Mais son roi était mort, pris dans la nasse, étranglé par sa propre alliance. Son nom était inscrit, mais sa ville résistait. L’histoire n’était pas un livre qu’on referme.

Un à un, je les convoquais par l’écrit. Le roi d’Hébron, celui de Yarmouth, de Lakish, d’Eglôn, de Guézer, de Debir… Chaque nom était un écho. Hebron, la ville des ancêtres, des tombeaux des patriarches, reprise aux fils d’Anak, à ces géants qui avaient tant effrayé nos pères. La peur des espions devenait la réalité des conquérants.

Les rois du nord ensuite, une autre coalition, plus nombreuse, plus terrible encore. Jabin, roi de Hatsor, la grande ville qui était la tête de tous ces royaumes. Son armée était innombrable comme le sable au bord de la mer, avec des chevaux et des chars en très grand nombre. Ils s’étaient rassemblés près des eaux de Mérom. Josué nous avait dit : « Ne les craignez pas. » Et l’Éternel les avait livrés entre nos mains. Nous avions coupé les jarrets des chevaux, brûlé les chars. Et Hatsor, elle seule parmi toutes ces villes, nous l’avions brûlée par le feu. Je pouvais encore, les yeux fermés, voir la lueur de l’incendie se refléter sur les eaux du lac, sentir l’âcre odeur du bois et de la pierre calcinée qui flottait pendant des jours. La tête était tranchée.

Madon, Shimrôn, Akhshaph… des noms qui ne disaient plus grand-chose à nos enfants, mais qui pour nous étaient synonymes de cris de guerre, de chocs des boucliers, de cette fatigue extatique qui suit la délivrance.

Trente-et-un rois en tout. Trente-et-un noms alignés comme des trophées, mais aussi comme des stèles funéraires. Trente-et-un règnes, trente-et-un trônes réduits en poussière. Trente-et-un « dieux » locaux, des Baals et des Astartés muets, impuissants devant le déferlement de l’Arche et du peuple qui marchait avec elle.

Je posai finalement le calame. La lumière avait changé, elle était plus oblique, plus dorée. Le camp, dehors, s’activait pour le repas du soir. Des voix joyeuses s’appelaient.

Je contemplai la liste. Ce n’était pas un chant de gloire, pas un récit épique. C’était un cadastre de la fidélité. Chaque nom était un point sur une carte invisible, tracée par la main de l’Éternel. Une terre promise, non pas vide, mais encombrée de forteresses, de puissances établies, de rois sûrs d’eux. Et un à un, ils étaient tombés. Non par la force de notre bras – nous en avions connu la défaillance à Aï – mais parce que l’Éternel, le Dieu d’Israël, avait combattu pour nous.

Je roulai le parchemin avec soin. Les noms disparurent, l’un après l’autre, enroulés sur eux-mêmes. Le silence de la tente était à présent plein de ces échos. C’était l’histoire. Notre histoire. Une longue litanie de noms vaincus, qui disait, plus fort que toute fanfare, la souveraineté têtue et patiente de Celui qui tient ses promesses. Le pays avait eu du repos, enfin, de la guerre. Mais cette paix, je le savais en serrant le rouleau, était fondée sur cette liste. Sur le fait que trente-et-un rois, un jour, avaient appris qu’il n’y a qu’un seul Roi.

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