Bible Sacrée

L’Enfant Sauvé, le Roi Oublié

Le petit Joas avait sept ans lorsqu’on le fit sortir en secret de la chambre des lits où il était caché, parmi les draps qui sentaient encore le lait et la peur. La rumeur grondait dans Jérusalem, une rumeur lourde comme l’été avant l’orage. Sa grand-mère, Athalie, régnait par le sang et par l’épée. Elle avait fait périr sa propre descendance, ou du moins elle le croyait. Mais dans l’ombre, Yehoyada, le prêtre, et sa femme Yehoshabath, sœur du roi défunt, avaient soustrait un nourrisson à la tuerie. Pendant six années, l’enfant avait grandi entre le sanctuaire et les appartements discrets des serviteurs fidèles, bercé par les chuchotements des lévites et le parfum de l’encens.

Ce matin-là, il faisait frais. Les pierres du parvis du Temple étaient encore humides de rosée. Yehoyada, vieillissant mais le regard aigu comme une lame, avait rassemblé les chefs de centaines, les hommes de la garde, les coureurs. Il y avait là une tension palpable, un silence qui pesait plus qu’un cri. Joas, vêtu d’une tunique trop grande, les manches roulées, se tenait droit, pâle. On lui mit sur la tête la couronne, un cercle d’or froid, et on lui remit le témoignage, ce rouleau de la Loi. « Vive le roi ! » La clameur jaillit, déchirant le silence. Au-dehors, Athalie entendit ce bruit de foule, ce tonnerre insolite. Elle vint, déchirant ses vêtements, hurlant : « Trahison ! Trahison ! » Mais les mains robustes des gardes l’emmenèrent sans ménagement vers la porte des Chevaux. La fin de son règne fut aussi brutale que son commencement.

Les premières années du règne de Joas furent belles, portées par la sagesse tenace de Yehoyada. Le roi épousa deux femmes, choisies par le vieux prêtre, et il fit ce qui est droit aux yeux de l’Éternel, tant que vécut son protecteur. Mais son cœur n’était pas ferme comme un roc ; il était plutôt comme une terre bonne, mais peu profonde. Il avait une reconnaissance sincère pour celui qui l’avait sauvé et instruit, mais sa piété était un vêtement emprunté, pas encore une seconde peau.

Un souci le rongeait : la Maison de l’Éternel. Le sanctuaire de Salomon, jadis resplendissant, portait les stigmates du temps et de la négligence. Les portes de cèdre étaient fendues, les lambris d’or ternis, et l’autel lui-même semblait las. Athalie et ses fils infidèles avaient même fracturé le sanctuaire pour en offrir les objets sacrés aux Baals. Joas en eut le cœur serré. Un jour, alors que Yehoyada s’appuyait lourdement sur son bâton, le roi le prit à part.

« Regarde, père, murmura-t-il. Les murs ont des faiblesses. La maison de Dieu est en ruine, et nous, nous habitons des palais aux plafonds de cèdre. Cela ne peut durer. »

Yehoyada inclina la tête, une lueur d’espoir dans ses yeux fatigués. « Tu as raison. Mais l’argent manque. Les trésors ont été pillés. Il faut trouver un moyen. »

Ce fut Joas qui eut l’idée. Il ordonna que l’on place, à l’entrée du Temple, un grand coffre de bois, avec une fente sur le dessus. On proclama dans tout Juda et Jérusalem que chacun devait apporter l’impôt prescrit par Moïse pour la tente d’assignation. Le peuple, dans un élan joyeux, apporta son offrande. Matin après matin, le coffre de l’alliance se remplissait du doux bruit des pièces d’argent. On le vidait régulièrement, on liait les sacs, on les comptait devant le roi et le souverain sacrificateur. Puis on remettait l’argent entre les mains de ceux qui faisaient l’ouvrage dans la maison de l’Éternel : les charpentiers, les maçons, les forgerons, les tailleurs de pierre. On acheta du bois de cèdre et des pierres de taille. Les cris des ouvriers, le grincement des scies, le choc sourd des marteaux devinrent la musique de Jérusalem pendant des années. On restaura la maison, on la consolida. Et l’on fabriqua de nouveaux ustensiles sacrés, des coupes, des encensoirs d’or et d’argent. Le travail avançait, fidèlement, tant que vécut Yehoyada.

La mort du vieux prître fut un hiver pour l’âme de Joas. Yehoyada était plus qu’un mentor ; il était la colonne vertébrale de son règne, la voix qui chuchotait la sagesse quand les flatteurs parlaient trop fort. On lui fit de grandioses funérailles, on l’enterra parmi les rois, honneur insigne pour un serviteur de Dieu. Joas pleura, sincèrement. Mais une fois le deuil passé, une étrange légereté s’installa en lui, mêlée à un vertige sourd. Les chefs de Juda, ces princes qu’il avait tenus à distance, vinrent le voir. Ils se prosternèrent avec une déférence nouvelle. Ils lui parlèrent de la grandeur de son pouvoir, de la lourdeur des traditions sacerdotales, de la souplesse nécessaire pour gouverner un peuple aux désirs multiples. Leurs paroles étaient douces comme le miel, et glissaient en lui sans rencontrer la digue que formait jadis le regard de Yehoyada.

Peu à peu, l’inimaginable arriva. Le roi abandonna la maison de l’Éternel, le Dieu de ses pères. Il se laissa séduire par les Ashérahs et les idoles. La lèpre spirituelle gagna la cour, puis le pays. La colère de l’Éternel s’enflamma contre Juda et Jérusalem.

Dieu, dans sa patience, leur envoya des prophètes pour les ramener à Lui. Ils parlèrent avec force, mais on ne les écouta pas. L’esprit de Dieu saisit alors un homme, Zacharie, fils de Yehoyada, celui-là même qui avait joué enfant avec Joas dans les cours du Temple. Devenu prêtre à son tour, il se tint un jour devant le peuple assemblé, dans la cour haute. Son visage rappelait celui de son père, mais son regard avait la flamme du juste indigné.

« Ainsi parle Dieu : Pourquoi transgressez-vous les commandements de l’Éternel ? Vous ne prospérerez point ; parce que vous avez abandonné l’Éternel, il vous abandonnera aussi ! »

La voix claqua comme un fouet. Un silence de mort tomba sur l’assemblée. Joas, présent, se sentit brusquement nu, comme ce jour lointain où on l’avait tiré de sa cachette. Mais la honte se mua vite en une fureur noire. Ce reproche public, venant du fils de son bienfaiteur, était insupportable. La parole de vérité heurta un cœur désormais endurci. Au lieu de se repentir, le roi ordonna, dans un souffle rageur : « Qu’on le tue. »

Et l’on lapida Zacharie dans le parvis même de la maison de l’Éternel, près de l’autel qu’il avait aidé à restaurer. Le sang du prophète rougit les pierres lustrées par les pas des fidèles. Ses derniers mots, dit-on, furent : « Que l’Éternel voie, et qu’il fasse justice ! »

La justice vint, inexorable, au tournant de l’année. Une petite armée araméenne, insignifiante en nombre, monta contre Jérusalem. Joas, confiant dans ses fortifications et ses troupes nombreuses, les méprisa. Mais Dieu livra entre leurs mains cette grande armée, comme un fétu. Ce fut une déroute humiliante. Les princes, ceux-là mêmes qui avaient perverti le roi, tombèrent sous l’épée. Le butin fut immense, chargé sur des chameaux qui firent craquer le sable des chemins vers Damas. Les Araméens partirent, laissant derrière eux un roi blessé, gravement, non pas au combat, mais dans sa chair et dans son orgueil.

Il gisait sur son lit, dans son palais, lorsque deux de ses serviteurs, dont les nêmes sont restés dans la mémoire : Yozabad et Yehozabad, fils d’une Ammonite et d’une Moabite, entrèrent dans sa chambre. Ils n’étaient pas des soldats ennemis, mais des hommes de sa maison, des compagnons peut-être. Ils virent le roi faible, diminué, ce roi qui avait ordonné le meurtre d’un innocent dans le lieu saint. Et peut-être que le sang de Zacharie criait encore du pavé du Temple, jusqu’à leurs oreilles. Ils le frappèrent sur son lit, et il mourut. On l’enterra dans la cité de David, mais sans les honneurs royaux ; pas dans les sépulcres des rois, car il avait souillé ses mains d’un sang pieux.

Son fils, Amatsia, régna à sa place. Le récit se referme sur cette tristesse : une vie commencée dans un miracle de sauvetage, nourrie par une piété d’emprunt, épanouie dans une œuvre noble, puis pourrie de l’intérieur par la complaisance et l’ingratitude, pour finir dans la trahison et l’oubli. La maison de pierre fut restaurée, mais la maison du cœur, laissée en ruines, ne put résister au premier vent venu du nord.

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