Bible Sacrée

L’Alliance des Pierres Vivantes

L’air était lourd, saturé de poussière et de sueur. Une chaleur de fin d’été pesait sur Jérusalem, mais personne ne semblait la remarquer. Ils étaient là, serrés les uns contre les autres sur la grande place devant le Temple, un peuple en haillons et en espérance. Des mois de labeur acharné avaient redonné un rempart à la ville, mais aujourd’hui, ce n’était pas des pierres qu’il s’agissait. C’était des cœurs.

Je me tenais un peu à l’écart, près de l’angle du mur neuf, l’odeur âcre de la chaux encore fraîche chatouillant mes narines. De mon nom, Elyaqim, fils de Shallum, je n’étais qu’un parmi des centaines. Mais ce jour-là, chaque nom allait compter. Néhémie, le gouverneur, se tenait sur une estrade de bois brut. Il ne hurlait pas. Il parlait d’une voix rauque, usée par les ordres et les veilles, mais qui portait jusqu’aux derniers rangs.

« Vous avez entendu les paroles de la Loi, » disait-il. « Vous avez pleuré. Maintenant, il faut vivre. »

Il tenait en main un rouleau. Ce n’était pas le grand rouleau de la Loi, mais un autre, parchemin neuf et cruellement blanc. Dessus, une liste. Une liste de noms. Et après les noms, des engagements. Une alliance. Pas celle, ancienne et terrible, du Sinaï dans la foudre, mais une autre, humble et têtue, née des décombres.

Un à un, les chefs des familles, les Lévites, les prêtres, s’avançaient. Je regardais leurs visages. Il y avait là Elishib, le grand prêtre, l’air grave, les plis de son vêtement sacerdotal encore marqués par le coffre où il l’avait gardé pendant l’exil. À côté de lui, des hommes comme moi, aux mains calleuses et aux yeux fatigués. Des orfèvres, des marchands d’huile, des cultivateurs des collines de Juda. Je reconnus Azaria, qui avait travaillé à la porte des Fumiers, et dont la tunique était toujours, malgré les lavages, imprégnée d’une odeur tenace. Il s’avança sans fausse honte.

Le scribe de Néhémie, un jeune homme au visage intense, lisait à haute voix chaque clause, lentement, en détachant les syllabes comme on pose des pierres.

« Nous nous engageons, par serment et sous peine de malédiction, à marcher dans la Loi de Dieu… à ne pas donner nos filles aux peuples du pays… à ne pas acheter de marchandises le jour du sabbat… »

Chaque « nous » tombait dans le silence comme un caillou dans une eau profonde. Et après chaque énoncé, il y avait une pause. Et dans cette pause, on entendait le bourdonnement d’une mouche, le cri lointain d’un enfant, le souffle court d’un vieillard. C’était dans ces silences que tout se jouait. Car dire « oui » de la tête était une chose. Mais ce qui se préparait était plus tangible, plus dangereux. Il s’agissait de la vie même, de son pain quotidien.

La voix du scribe poursuivait, entrant dans le détail concret qui fait grincer les dents des réalistes.

« … à apporter chaque année le tiers d’un sicle pour le service de la maison de notre Dieu… pour les pains de proposition, l’offrande perpétuelle, les holocaustes des sabbats et des nouvelles lunes, pour les fêtes… »

Je vis un homme, un vigneron que je connaissais de vue, serrer les mâchoires. Un tiers de sicle. Peu de chose pour un riche. Beaucoup pour celui dont la vigne avait été ravagée par les sauterelles l’an passé. Il ferma les yeux un instant, puis les rouvrit, fixant le rouleau. Il hocha la tête. C’était accepté.

Puis vint la clause qui touchait tout le monde, des plus grands aux plus petits.

« … à amener à la maison de l’Éternel les prémices de notre pâte, nos offrandes élevées, les fruits de tout arbre, le vin nouveau et l’huile… »

Je pensai à mon petit champ d’oliviers, au-delà de la porte de la Vallée. Les arbres étaient vieux, épuisés. La première récolte, la plus belle huile, celle qui est verte et fruitée… la donner ? La verser dans les jarres du Temple plutôt que de la vendre au meilleur prix à Tyr ? Mon estomac se noua. C’était renoncer à un gain certain, à un manteau neuf pour l’hiver, peut-être à un peu de sécurité. Je regardai autour de moi. Les visages étaient tendus, mais je ne vis pas de révolte. Je vis de la résolution. Une résolution triste, comme celle d’un homme qui accepte une opération douloureuse pour guérir.

Et enfin, la dernière, celle qui allait au cœur des relations entre nous, dans la cité.

« … à ne pas négliger la maison de notre Dieu. Et à faire tous les sorts, pour apporter du bois d’offrande à la maison de notre Dieu, selon nos maisons paternelles, à des temps fixes, d’année en année. »

Du bois. Une chose si simple, si fondamentale. Sans feu, pas de sacrifice. Sans sacrifice, pas de présence. Chacun aurait son tour, son moment désigné pour aller couper, charrier, empiler. Personne ne serait exempté. Le grand prêtre comme le porteur d’eau.

Alors vint le moment des noms. Le scribe commença à les lire, et chacun, à l’appel, s’approchait. Néhémie, le gouverneur, signa le premier. D’une main ferme, il traça son sceau. Puis ce fut le tour des prêtres. Elishib, avec une lenteur ceremonieuse. Les Lévites, plus rapides, comme des hommes pressés de retourner à leur service. Puis les chefs du peuple. Un murmure parcourut la foule quand certains noms furent appelés, des noms de familles qui avaient été tièdes, voire hostiles. Mais ils vinrent. La pression du peuple reconstitué, du rempart moral désormais aussi solide que le mur de pierre, était trop forte.

Quand mon nom fut appelé, « Elyaqim, fils de Shallum », j’eus l’impression que mes jambes étaient de coton. Je m’avançai. Le parchemin était étalé sur une table. Je vis les signatures précédentes, une mosaïque de caractères hébraïques, certains élégants, d’autres maladroits. L’encre était noire, épaisse. On me tendit le calame. Ma main tremblait un peu. Je pensai à mon père, mort à Babylone, qui n’avait jamais revu ces murs. Je pensai à mon fils, né l’année du retour, un enfant des ruines devenues une ville. Je trempai la pointe dans l’encrier. Et je signai. Mon nom, modeste, vint s’ajouter à la longue liste. Ce n’était pas qu’une signature. C’était un « me voici ». Me voici, avec mes doutes, mes champs maigres, mes faiblesses. Mais me voici, dans l’alliance.

Le reste de la journée fut comme un rêve. On se dispersa, mais l’atmosphère avait changé. La chaleur était toujours là, mais elle semblait moins accablante. Les conversations étaient chuchotées, comme dans la pièce où repose un malade qui vient de tourner un coin. Il y avait une solennité, mais aussi une étrange légèreté. Le poids était partagé.

Le soir, en rentrant vers mon logis près du quartier des Tisserands, je passai près du Temple. Les portes étaient encore ouvertes. De l’intérieur, montait l’odeur familière de l’encens et de la cire chaude. Et je vis, empilé dans un angle du parvis, un petit tas de bois fraîchement coupé. Quelqu’un, dont le nom était sans doute déjà sur le rouleau, n’avait pas attendu. Il avait commencé.

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