Bible Sacrée

L’Attente du Roi de Justice

Le soleil de Tishri était implacable sur les collines de Juda. Une poussière ocre, soulevée par le vent d’est, collait à la peau et voilait la vue de Jérusalem. Dans la cour du palais, sous un portique où l’ombre offrait un semblant de fraîcheur, Éliakim le scribe essuya son front du revers de la manche. Le parchemin devant lui, un compte-rendu des dernières récoltes, n’était qu’une litanie de chiffres déprimants. La sécheresse avait brûlé les champs, et les réserves s’amenuisaient, tandis que dans les maisons des nobles, le bruit des festins parvenait encore, étouffé, à travers les murs de pierre.

Il leva les yeux vers la ville. On disait le roi Ézéchias pieux, réformateur, mais le royaume semblait pourrir de l’intérieur. Les juges acceptaient des pots-de-vin dans l’ombre des portes de la ville, étouffant les cris des veuves. Les nobles, qu’on appelait « généreux » en public, ourdissaient dans l’arrière-salle des plans pour dépouiller le petit peuple. Leurs paroles étaient douces comme le miel, mais leurs cœurs étaient tendus vers le gain injuste. Un homme comme Éliakim le savait, lui qui transcrivait leurs contrats. Le pays était comme un champ en jachère avant l’hiver, dur et stérile. L’esprit de droiture s’était retiré, laissant place à un vide étouffant, plus assoiffant que la sécheresse.

Ce matin-là, une rumeur avait couru, rapportée par un berger descendu des collines près d’Anatoth. Le vieux prophète, Isaïe, avait parlé. Non pas dans le Temple, mais près d’une source tarie, devant un petit groupe de paysans aux yeux creusés par la faim. Le scribe, poussé par une curiosité plus forte que la chaleur, avait fini par trouver un témoin, un jeune potier nommé Yonadab.

« Il a parlé d’un roi qui viendrait », murmura Yonadab, les doigts nerveux sur son pichet d’eau trouble. « Mais pas comme les autres. Pas un roi pour nos fêtes et nos parades. Un roi pour le fond des choses. »

Éliakim l’avait écouté, puis était rentré chez lui, l’esprit en ébullition. Les mots du berger résonnaient, étranges et clairs. « Voici, un roi régnera selon la justice. » La phrase tournait dans sa tête, obstinée. Un roi. Pas une promesse de victoire militaire immédiate contre l’Assyrie qui menaçait à l’horizon comme un nuage de sauterelles. Non. Une promesse sur la nature même du pouvoir. Et les princes gouverneront avec équité. Chaque mot était une pierre précieuse, polie par la certitude du prophète.

Les jours passèrent, lourds. Puis vint le coup de vent du sud, un *sharav* étouffant qui rendait les gens irritables. Lors d’une altercation au marché, un notable traita un paysan de « fou » parce que ce dernier réclamait un juste prix pour son blé rachitique. L’insulte résonna. *Nabal*. Le fou. Éliakim repensa aux paroles rapportées d’Isaïe. L’homme noble, *nadib*, serait appelé un jour *nabal*, le fou. Les valeurs seraient renversées. La générosité feinte serait démasquée, l’avidité dévoilée au grand jour. Le scribe regarda ses mains, tachées d’encre. Avait-il, lui aussi, fermé les yeux sur l’injustice par commodité ?

L’été brûlant céda finalement place aux premières fraîcheurs de l’automne, mais la menace assyrienne se fit plus précise. Des nouvelles affolées arrivaient du nord. Les armées de Sennachérib avançaient, méthodiques, brutales. Dans Jérusalem, la peur changea les cœurs. Soudain, celui qui couvait des projets iniques en secret, qui buvait et riait sans voir la misère, cet homme-là se découvrit angoissé. Le vin perdit son goût. La fête son sens. Les palais bien gardés semblèrent des coquilles vides. La ville, autrefois si sûre d’elle-même, devint comme une cité abandonnée, une *ophel*, une colline déserte où hurlent les chacals. La prophétie prenait chair dans la panique : la joie des arrogants avait pris fin.

Éliakim se souvint alors de la suite des paroles d’Isaïe, que Yonadab lui avait récitées une nuit. « Jusqu’à ce que sur nous soit répandu d’en haut un esprit. » L’attente devint palpable, un désir plus profond que celui de la pluie. Ce n’était pas seulement d’armées libératrices dont ils avaient besoin, mais d’un changement de l’air même qu’ils respiraient. D’un esprit qui transformerait le désert du cœur humain.

Et puis, ce fut le siège. L’armée assyrienne campa aux portes, comme une mer d’acier et de cuir. Les réserves d’eau furent rationnées. La peur était une odeur tenace. Dans l’obscurité de sa maison, Éliakim imaginait l’autre vision, celle que le prophète avait promise après le temps du jugement. Il fermait les yeux et voyait, non les machines de guerre, mais des champs. Pas les champs calcinés de Juda, mais des champs fertiles, vastes. « Le lieu du repos sera la félicité, et le pays de la plaine deviendra une forêt. » Les mots étaient une mélodie au milieu du chaos. La justice, cette justice du roi à venir, aurait une saveur, un parfum. Ce serait l’ombre fraîche d’une forêt là où il n’y avait que rocaille. Ce serait le murmure de l’eau dans des citernes pleines.

Le miracle du siège, quand il arriva – la retraite inexplicable de l’armée assyrienne – fut accueilli dans un silence de stupéfaction, puis des cris de joie sauvage. Mais pour Éliakim, le véritable changement fut plus lent, plus intime. Dans les mois qui suivirent, il observa. Il vit des juges, honteux de leur ancienne lâcheté, rendre des verdicts avec une nouvelle rigueur. Il entendit des nobles, survivants tremblants du siège, parler de redistribuer des terres. Ce n’était pas encore le règne parfait, loin de là. Les mauvaises herbes de l’égoïsme repoussaient vite. Mais la graine était plantée.

Des années plus tard, un matin de printemps où l’air sentait la terre remuée et la floraison des amandiers, Éliakim, maintenant vieux, se tenait dans son petit champ en dehors des murs. Ses petits-enfants couraient entre les sillons bien alignés. Il avait planté des arbres, des figuiers et des oliviers, là où ce n’était que poussière. Il leva les yeux vers les collines, verdoyantes après les pluies. La paix n’était pas l’absence de conflit, comprenait-il enfin. C’était cela : la sécurité tranquille d’un village dont les maisons ne craignent plus le pillage, l’abondance simple d’un champ qui donne son fruit. C’était la justice, descendue du ciel des promesses pour s’incarner dans la terre et dans le cœur des hommes, un puits d’eau vive qui ne tarissait plus.

Le règne du roi de justice n’était pas encore pleinement advenu. Il l’attendait encore, comme on attend la maturation lente des fruits. Mais il en goûtait les prémices, ici, dans l’ombre de ses arbres, dans le rire de ses petits-enfants, dans la quiétude de cette campagne enfin en paix. L’esprit promis était à l’œuvre, tel un vent douc transformant le désert, jour après jour, en un jardin.

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