Bible Sacrée

L’Argile et l’Attente

La ville sentait la cendre et la poussière humide. Ce n’était pas l’odeur des sacrifices d’autrefois, cette senteur grasse et douceâtre qui montait jusqu’aux collines, mais quelque chose de fini, de refroidi. J’étais assis sur un pan de mur effrité, les doigts noircis par la suie des maisons calcinées. Le ciel, d’un gris de plomb, pesait sur Jérusalem comme un couvercle.

Dans nos bouches, la prière avait le goût du sable. Nous répétions les formules, mais les mots tombaient à terre, secs et morts. Un vieil homme, Ézéchias, se tenait près de ce qui avait été la porte de la Source. Il regardait le ciel fixement, ses lèvres crevassées remuaient sans bruit. Je me souvins des paroles du prophète, de cette complainte qui nous revenait maintenant en plein cœur, comme un écho tardif. *Ah, si tu déchirais les cieux et descendais…*

Ce n’était pas une demande polie. C’était un cri étouffé, né de la mémoire des jours anciens. Nous parlions encore du Sinaï, mais comme on parle d’un rêve lointain, à moitié oublié. On disait : le feu consumait, les montagnes fondaient comme de la cire. La terre tremblait. C’était cela, la présence. Pas ce silence de tombeau qui nous enveloppait maintenant. Notre histoire était peuplée de ces théophanies terribles et magnifiques, où Dieu se rendait palpable dans le fracas des éléments. Et nous, dans notre misère, nous nous raccrochions à ces images. Peut-être que si les cieux se déchiraient à nouveau, ce serait la preuve qu’Il nous entendait encore.

Mais les cieux restaient obstinément clos, voilés de nuages bas qui ne laissaient passer aucune lumière, seulement une humidité glaciale. Nous étions devenus des étrangers dans notre propre pays. Les chants de Sion résonnaient faux dans nos gorges. Nos pères avaient péché, c’était une évidence qui nous écrasait de son poids. Et nous avions hérité de leur défaite, de leur honte, de cette ville en ruine qui était le reflet de nos âmes. Nous marchions sur les pierres des temples et des palais, et chaque pierre semblait murmurer : *Désolation. Abandon.*

L’image qui me venait, sans cesse, était celle du potier. Ézéchias avait été potier, avant. Je le voyais parfois, ses mains tremblantes caressant un tesson, un morceau de jarre brisée. Il disait que l’argile n’a pas de volonté face aux doigts qui la façonnent. Elle prend la forme que lui donne le potier. Nous étions cette argile. Mais une argile gâchée, malaxée, devenue informe. Et le potier, semblait-il, nous avait laissés là, sur son tour, masse inerte et ratée. *Nous sommes l’ouvrage de ta main*, répétions-nous. Mais l’ouvrage était brisé. L’avait-Il rejeté ? L’avait-Il simplement oublié, détourné son visage dans une colère si longue qu’elle en devenait indifférence ?

La colère… nous y baignions. Elle n’était plus un feu du ciel, mais une eau stagnante dans laquelle nous pourrissions lentement. Nos iniquités nous emportaient comme un vent mauvais, et nous nous desséchions, feuilles mortes emportées par un courant que nous ne maîtrisions pas. Parfois, la nuit, je surprenais des hommes, des femmes, levant des yeux éperdus vers l’obscurité. Ils cherchaient un signe, un mouvement, le moindre frémissement dans le tissu immobile du monde. Rien. Seulement le vent qui sifflait dans les ruines, sinistre et vide.

Pourtant, au milieu de cette désespérance, une étrange espérance têtue persistait. Elle ne chantait pas, elle ne dansait pas. Elle chuchotait. Elle était là, dans la façon dont la mère de Josué serrait contre elle son enfant, unique survivant d’une famille décimée. Elle était dans les mains ridées d’Ézéchias qui, un matin, se mit à pétrir de la terre glaise volée au torrent de Cédron. Il ne faisait rien de beau, juste une forme grossière, une coupe bancale. Mais il la façonnait. Comme si, en imitant le geste du Créateur, si imparfaitement, si misérablement, il pouvait L’inviter à reprendre son ouvrage.

Nous étions tous cette coupe bancale. Nous étions ces tessons. Et notre prière, à présent, n’avait plus la superbe des requêtes officielles. Elle était nue. *Ne sois pas irrité à l’extrême, Éternel. Ne te souviens pas à toujours de notre faute. Regarde, nous t’en supplions, nous sommes ton peuple.*

Les mots montaient, pauvres et nus, dans l’air immobile. Ils ne faisaient pas trembler les montagnes. Ils ne déchiraient pas les cieux. Ils restaient là, suspendus, témoins de notre détresse et de notre foi entêtée. Peut-être était-ce cela, la vraie foi. Non pas la certitude triomphante de celui qui voit la montagne fondre, mais l’obstination fragile de celui qui, assis sur des ruines, refuse de croire que le potier a définitivement abandonné l’argile.

Le soir tombait, bleuissant les décombres. Ézéchias avait posé sa coupe d’argile crue sur une pierre. Elle était laide, asymétrique. Mais elle tenait debout. Je fixai l’horizon, là où le gris du ciel rencontrait le noir des collines. Les cieux n’étaient pas déchirés. Aucun feu ne descendait. Seulement, dans le silence qui s’épaississait, il y avait peut-être, tout au fond, l’espace ténu d’une attente. Et cette attente elle-même, aussi amère que la suie sur nos lèvres, était une forme de présence. La seule qui nous fût donnée, pour l’heure. Une présence silencieuse, terrible, et qui, pourtant, nous empêchait de nous dissoudre tout à fait dans la poussière.

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