La chaleur était une chose vivante, un fauve accroupi sur les briques cuites de Ninive. L’air, saturé des effluves du Tigre et de la sueur des foules, vibrait du bourdonnement de la cité—un ronflement continu de chariots, de marchands braillants, du choc métallique des armes sur les cuirasses. De ma place sur les remparts, je voyais la ville s’étaler, orgueilleuse et ventrue, « la cité du sang » comme murmuraient certains prophètes dans l’ombre. Elle croyait son assise éternelle, ses murailles imprenables, ses dieux triomphants. Je sentais pourtant, comme une odeur subtile sous les parfums lourds, une pourriture intime.
Tout avait commencé par des rêves. Des rêves qui n’en étaient pas, plutôt des fragments de visions furtives, crues, qui me tiraient du sommeil, la poitrine haletante. Un lion aux crocs brisés. Un figuier luxuriant secoué soudain, ses fruits mûrs tombant en une bouillie écarlate sur le sol. Et le bruit. Toujours ce bruit : un grondement de roues de chars, innombrables, mais grinçant, comme si les essieux étaient rouillés, avançant dans une boue épaisse. Je n’osais en parler qu’à mon vieil ami, Élyakim, un scribe aux yeux pâles qui avait vu les archives des conquêtes assyriennes. Il m’écoutait, le visage grave, et me disait seulement : « L’Éternel est lent à la colère, mais grand en puissance. Il ne laisse point impuni. » Sa voix traînait sur le dernier mot, comme un rocher au bord du précipice.
Puis les signes devinrent publics. Une peste sur les chevaux, ces magnifiques étalons ramenés de tous les coins du monde, qui pourrissaient dans leurs enclos, le ventre gonflé, attirant des nuées de mouches si denses qu’elles formaient un voile noir et bourdonnant au-dessus des casernes. Les prêtres d’Ishtar sacrifiaient sans relâche, la fumée des encens montait en colonnes épaisses, mais le vent la rabattait sur la ville, l’étouffant d’un parfum sacré qui tournait à l’écœurement.
Et un jour, le fleuve trahit. Le Tigre, ce veine nourricière, ce rempart liquide, se retira. Pas une sécheresse lente, non. Un recul rapide, insolent, laissant un lit de boue grise, craquelée, où gisaient des poissons argentés ouvrant des bouches rondes en silence. Les puits des jardins suspendus devinrent saumâtres. On chuchota que les eaux souterraines fuyaient, aspirées par les ténèbres. La peurs, d’abord tenue en laisse par la fierté militaire, commença à se répandre, sournoise, comme une tache d’huile sur un tissu précieux.
C’est alors que les nouvelles arrivèrent, apportées par des marchands au regard fou, des fuyards aux pieds ensanglantés. Une armée venait. Pas celle d’un rival connu, pas les Égyptiens aux chars clinquants, ni les Elamites belliqueux. Une force mêlée, une coalition de peuples qu’on avait pillés, violés, écorchés vifs. Les Babyloniens, bien sûr, avec leur rage tenace. Mais aussi les Mèdes, rudes montagnards. Et d’autres, des tribus dont on avait jadis cloué les rois à la porte des villes, écorché la peau pour tapisser les murs des salles du trône. Ils avançaient, et leur progression n’était pas une marche militaire ordinaire. C’était une crue, lente, inexorable. Ils n’avaient pas la discipline de fer des armées assyriennes, mais ils avaient une mémoire. Une mémoire longue et amère.
Le siège ne fut pas un assaut. Ce fut un étranglement. Ils ne donnèrent pas l’assaut aux murailles tout de suite. Ils les encerclèrent, pareils à des loups patientant autour d’un enclos. De nos remparts, on les voyait, ces multitudes disparates, allumer leurs feux le soir. Leurs chants nous parvenaient, étrangers, gutturaux, rythmés par des tambours qui battaient comme un cœur de colère.
A l’intérieur, la cité du sang montra sa vraie nature. La discipline se délitait. Les réserves, pillées par les officiers. Les dernières eaux potables, vendues au poids d’or. Les filles des nobles, jadis parées de bijoux fins, erraient, le visage blanc de poussière, offrant tout pour une cruche. Les prêtres, affolés, sortirent les statues des dieux, les promenant le long des remparts dans un cortège hystérique. Ils invoquaient Assur, Ishtar, Shamash. Les idoles d’or et d’ivoire balançaient leurs yeux vides sur la foule suppliante. Silence de pierre.
Le jour de la brèche, le ciel était d’un jaune malade. Ils avaient peut-être miné une porte, ou corrompu une garnison. On ne sut jamais. Un cri, d’abord isolé, puis repris en cœur par des milliers de gorges, déchira l’air : « Ils sont dans la ville ! » Et ce fut le chaos parfait, la prophétie faite chair.
Je vis tout, caché dans un renfoncement d’un escalier de service. Je vis les cavaliers mèdes, leurs courtes haches levées, faucher tout sur leur passage. Je vis les vieux capitaines assyriens, si fiers, traînés par les cheveux sur les pavés, leurs armures magnifiques souillées de boue et d’excréments. Je vis les greniers royaux, pleins à craquer de blé, s’ouvrir sous la hache des pillards, le grain précieux jaillir et se répandre dans les ruelles, piétiné, mêlé au sang.
Et les femmes. Ô, les femmes de Ninive, si renommées pour leur habileté aux enchantements et leurs alliances mortelles. Elles étaient jetées en pâtée. Leurs voiles de lin fin étaient déchirés. On les traînait par les bras, sans égard pour leur rang. Leurs regards, d’abord incrédules, puis terrifiés, puis vides. « Malheur à la ville prostituée », résonnait en moi une voix qui n’était pas la mienne. Elle était pleine de charmes, cette cité, elle avait vendu son âme à la cruauté et en avait fait un commerce. Et maintenant, ses « charmes » étaient étalés au grand jour, objet de convoitise brutale et de mépris. Ses sorcières, ses devineresses, si consultées naguère, gisaient là, leurs amulettes brisées autour du cou, sans plus de pouvoir qu’un nouveau-né.
Le feu prit. Il jaillit de partout à la fois, comme si la ville elle-même, saturée de violence et de luxure, s’enflammait spontanément. Les tentures précieuses des palais, les poutres de cèdre, les stocks d’huile parfumée. Une fournaise. La chaleur devint insoutenable, une gifle au visage. La fumée âcre, noire, roulait dans les rues, aveuglant assaillants et assiégés, mêlant tous dans une même agonie indistincte. Les cris… on ne distinguait plus les supplications des imprécations, les rugissements des sanglots. C’était un unique hurlement animal montant vers le ciel jaune.
Je m’enfuis, ou plutôt je fuyais, poussé par un instinct de survie qui me faisait honte. En me retournant une dernière fois, du haut d’une colline lointaine, je vis le tableau final. Ninive n’était plus qu’une plaie béante dans la terre, vomissant des flammes et de la fumée. Ses remparts, si fiers, semblaient s’affaisser, comme un animal éventré. Aucun fuyard n’en sortait plus. Les mouches, attirées par l’immense charnier à venir, formaient déjà un nuage bruissant au-dessus de la dépouille. Et un silence relatif tomba, troublé seulement par le craquement lointain des structures qui s’effondraient et le bourdonnement montant des insectes.
Ce n’était pas une simple défaite militaire. C’était une désintégration. La ville avait été vidée de sa substance, de son orgueil, de son âme corrompue. Elle s’était crue inébranlable, se riant des menaces, accumulant trésors et crimes avec la même avidité. Elle avait semé le vent. Elle récoltait maintenant l’ouragan.
Je marchai longtemps, sans but. Les paroles d’Élyakim me revinrent, non plus comme une sentence abstraite, mais comme la simple description de ce que mes yeux avaient vu : « L’Éternel est lent à la colère, mais grand en puissance. Il ne laisse point impuni. » La puissance n’était pas dans le fracas des armes des Mèdes. Elle était dans la justesse implacable du châtiment. Ninive était tombée, non sous des coups plus forts, mais sous le poids de son propre sang versé, qui criait depuis la terre et avait finalement trouvé son juge.
Et sur la route poussiéreuse, je frissonnai, non de froid, mais sous le souffle terrible de cette vérité : la cruauté finit par construire son propre échafaud. La corruption, par creuser sa propre fosse. Et même les remparts les plus hauts ne sont qu’argile face au rouleau compresseur de la justice quand elle se met enfin en marche. Le lion aux crocs brisés gisait dans les flammes. Et les figues trop mûres n’étaient plus que cendre.




