Le soleil de la fin d’après-midi allongeait les ombres sur les chemins poussiéreux de Galilée. Il faisait encore chaud, cette chaleur lourde qui colle aux tuniques. Ils étaient tous là, lui, sa mère, ses premiers disciples – ces hommes au regard neuf, encore incertains de ce qu’ils suivaient vraiment, mais captivés. Une noce, à Cana. Une affaire de famille, sans doute ; Marie semblait connaître tout le monde, se glissant parmi les serviteurs avec cette familiarité discrète qui était la sienne. L’air sentait le pain chaud, l’huile d’olive et la sueur joyeuse.
La maison, plutôt aisée, débordait de monde. Des rires fusaient, des conversations s’élevaient par vagues. On entendait le choc des cruches contre les bassins de pierre, les chuchotements pressés des femmes dans la cour intérieure. Jésus se tenait un peu à l’écart, observant. Ses disciples, un peu gauches, se laissaient porter par la liesse, goûtant le vin jeune et fruité. Les jours de fête étaient rares ; on les savourait.
Marie le trouva près de l’entrée, où la fraîcheur relative du soir commençait à poindre. Elle s’approcha, et sans préambule, posa une main sur son avant-bras. « Ils n’ont plus de vin. » Ce n’était pas une plainte, ni même une demande explicite. C’était un constat chargé de toutes ces années de silences partagés, de regards échangés sur l’enfant puis l’homme qu’il était devenu. Elle savait. Elle savait des choses qu’elle gardait dans son cœur. Et en disant cela, elle déposait à ses pieds la détresse honteuse d’un foyer : manquer de vin au milieu de la noce, c’était l’humiliation publique, une tache sur la famille dont on parlerait pendant des années.
Il la regarda, et dans ses yeux à elle, il vit une foi absolue, terrible presque. « Femme, lui dit-il, et le terme n’était pas froid, mais empreint d’une distance nouvelle, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue. » Il y avait dans sa voix une tension, le poids d’un commencement qui se décidait là, dans l’intimité d’une cuisine surchauffée, et non sur une place publique. L’heure, cette heure vers laquelle tout convergeait, elle n’était pas encore sonnée. Mais il y avait sa mère, et il y avait cette confiance qui était déjà une prière.
Elle ne discuta pas. Elle se détourna de lui, et s’adressant aux serviteurs qui passaient, nerveux, le front luisant d’inquiétude, elle prononça des mots simples, définitifs : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Puis elle s’effaça, retournant vers les invités, laissant l’espace libre.
Il y avait là six jarres de pierre, massives, alignées contre le mur. Elles servaient aux purifications rituelles des juifs ; on y puisait l’eau pour se laver les mains, les pieds, les ustensiles. Chacune contenait deux ou trois mesures, l’équivalent d’une centaine de litres. De la pierre grise, poreuse, fraîche au toucher. Jésus indiqua les jarres d’un geste. « Remplissez d’eau ces jarres. » Les serviteurs, obéissants, s’affairèrent. On voyait leurs muscles jouer sous leurs tuniques courtes tandis qu’ils transportaient les lourds seaux depuis le puits. Le chuintement de l’eau tombant dans la pierre résonnait étrangement au milieu des bruits de fête. Ils les remplirent jusqu’au bord, l’eau claire frémissant à la lumière des lampes à huile qu’on venait d’allumer.
Lorsqu’il n’y eut plus un pouce d’espace vide, il se tourna vers eux. « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils le regardèrent, interdits. Puiser de l’eau là où venait de couler la même eau ? Mais le visage de l’homme était paisible, autoritaire sans éclat. Et ils se souvinrent des paroles de la mère. L’un d’eux plongea une cruche dans la première jarre. Le liquide qui en émergea n’était pas incolore. Il était d’un rouge sombre, profond, avec des reflets grenat. Il en huma l’arôme, les yeux écarquillés. Sans un mot, il remplit une coupe et se dirigea, le cœur battant, vers l’homme important, vêtu de fin lin, qui présidait le festin.
Le maître du repas trempa ses lèvres, fit tourner le liquide dans sa bouche. Son expression changea, de la politesse distraite à la stupéfaction ravie. Il avala, puis se tourna vers le marié, qu’il appela d’une voix forte, couvrant le brouhaha. « Tout homme sert d’abord le bon vin, et lorsque les convives sont grisés, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent ! »
Un rire complice parcourut l’assistance. Le marié, un peu confus mais rayonnant, salua, croyant à un compliment sur sa gestion avisée. Il n’avait rien vu, rien su. Seuls les serviteurs savaient. Ils se tenaient immobiles, près des jarres de pierre, regardant leurs mains qui avaient puisé l’eau et porté le vin. Leurs regards cherchèrent Jésus, mais il était déjà retourné près de ses disciples, conversant tranquillement. L’odeur du vin nouveau, riche, capiteux, se mêlait à celle de l’huile et de la poussière. C’était un vin qui n’avait jamais connu la vigne, né du geste et de la parole dans la pierre froide des jarres de purification. Les disciples, eux, avaient vu. Ou du moins, ils avaient entrevu. Une lueur dans leurs yeux, une graine plantée. Ils crurent en lui, non pas à cause d’un prodige spectaculaire, mais à cause de cette gloire discrète, presque cachée, qui venait de se révéler dans le parfum d’un vin de fête.
***
Quelques jours plus tard, ils montèrent à Jérusalem pour la Pâque. Le contraste fut brutal. Après la chaleur humaine de Cana, l’odeur de la foule en sueur et des bêtes entassées dans les parvis du Temple le prit à la gorge. Ce n’était plus la maison de son Père, c’était une foire criarde. Des changeurs installés sur des tabourets de bois comptant bruyamment les pièces, les tables chargées de monnaies romaines, grecques, tyriennes, qu’il fallait convertir en shekels du sanctuaire. Des marchands de bétail hélant les pèlerins, évaluant d’un œil expert la vache ou la colombe qu’on pourrait offrir, discutant les prix avec véhémence. Le mugissement des bœufs, le bêlement des brebis, le roucoulement apeuré des oiseaux en cage. La poussière soulevée par tous ces pas se mêlait à une fine fumée âcre provenant des premiers sacrifices du matin.
Une colère monta en lui, une colère froide et terrible, qui n’avait rien d’une emportement humain. Elle était lente, démesurée, comme le reflux de l’océan avant le tsunami. Il ne cria pas. Il se mit à faire un fouet avec des cordes, celles qui servaient à lier les animaux. Ses mouvements étaient d’une précision méthodique. Il renversa les tables des changeurs d’un geste large ; l’argent roula et tintinnabula sur les dalles de pierre, une pluie de métal incongru. Il s’approcha des vendeurs de colombes. « Enlevez cela d’ici. Cesse de faire de la maison de mon Père une maison de trafic. » Sa voix portait, claire et coupante, sans besoin de hurler.
Ce fut la panique. Les marchands, d’abord interloqués, tentèrent de sauver leur argent, leurs cages, leurs bêtes qui s’affolaient. Un bélier détalé bouscula un pharisien. Des prêtres accoururent, visages empourprés d’indignation. « Quel signe nous montres-tu pour agir ainsi ? » lui lancèrent-ils, cherchant l’autorité derrière ce sacrilège.
Il les regarda, et dans ses yeux brûlait le même feu que près des jarres à Cana, mais découvert, éclatant. « Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai. » Ils le dévisagèrent, incrédules. « Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, tu le relèverais en trois jours ? » Ils ricanaient, soulagés de pouvoir classer cet homme parmi les fous.
Il ne répondit rien. Il se tenait au milieu du désordre, le fouet de cordes pendait à sa main. Les disciples, effarés, se souvenaient du vin de Cana. Ils ne comprirent pas ses paroles sur le temple. Ce n’est que bien plus tard, bien plus tard, lorsqu’ils verraient le voile se déchirer et le corps brisé descendre de la croix, qu’ils se souviendraient. Et ils crurent, alors, à l’Écriture et à la parole qu’il avait dite. Le temple dont il parlait, ce n’était pas celui de pierre et d’or, c’était son corps. Le lieu de la présence. À Cana, il avait transformé l’eau de purification en vin de joie. Ici, il purifiait la maison de son Père, annonçant, dans un geste de violence sainte, que la présence allait habiter une chair fragile. Et que cette chair, détruite, se relèverait. Le premier signe et le dernier étaient déjà liés, dans l’odeur du vin et dans la poussière du Temple.




