Bible Sacrée

Le Premier Sermon de Paul à Antioche

La chaleur, déjà lourde, descendait sur Antioche de Pisidie comme un manteau de laine. Sous le portique de la synagogue, l’ombre était maigre, striée de lumière vive où dansait la poussière du chemin. Saul de Tarse respira profondément, l’air sentant le pin sec et la pierre chaude. À ses côtés, Barnabas, silencieux, observait les hommes qui arrivaient, visages burinés par le soleil ou l’étude, tuniques modestes. Ils étaient venus de loin, certains, attirés par la rumeur de ces étrangers qui parlaient avec un feu singulier.

Ce jour de sabbat avait commencé au petit port de Pergé, en Pamphylie, avec une décision qui semblait presque un abandon : laisser Jean-Marc, le jeune cousin de Barnabas, repartir vers Jérusalem. Le garçon n’avait pas dit grand-chose, mais son regard fuyant avait parlé de peurs trop lourdes, de routes trop incertaines. Cette défection avait laissé un goût amer, un silence tendu entre les deux compagnons durant la rude ascension vers les hauts plateaux. Mais ici, dans cette ville coloniale plantée au carrefour des montagnes, une autre urgence les pressait.

Après la lecture de la Loi et des Prophètes, les chefs de la synagogue, ayant perçu quelque chose d’inusité chez ces visiteurs, leur envoyèrent un message. « Frères, si vous avez une parole d’exhortation pour le peuple, parlez. » L’invitation était courtoise, ouverte. Saul se leva. On l’appelait déjà Paul, parfois, dans ces régions de langue grecque. Un nom plus court, comme une épée qui dégainait plus vite.

Il s’avança, les sandales foulant les dalles usées. Il ne prit pas la pose de l’orateur, mais se tint simplement, les mains ouvertes, embrassant l’assemblée du regard. Il commença par rappeler leur commune appartenance. « Hommes d’Israël, et vous qui craignez Dieu, écoutez. » Sa voix était ferme, sans emphase, mais elle portait, traversant la torpeur de l’après-midi.

Puis il se lança dans le récit, non pas comme une leçon, mais comme une histoire qu’on redécouvre. Il parla de l’élection des pères, du séjour en Égypte, de la sortie aux bras levés. Il évoqua la patience de Dieu dans le désert, quarante années de sable et de manne, puis la conquête de ces terres mêmes où ils se tenaient. Il nomma les juges, Samuel, et enfin Saül, le premier roi, rejeté. Ses mots n’étaient pas une simple récitation ; ils avaient la saveur d’un constat familier, mais dont on n’avait pas encore tiré toutes les conséquences.

« Puis Dieu leur donna David pour roi. » Ici, la voix de Paul changea, s’adoucit presque d’affection. « Un homme selon mon cœur, dira l’Écriture. Un berger devenu roi, imparfait, brisé parfois, mais dont la vie même était une promesse en mouvement. » Il s’arrêta un instant, laissant le nom de David résonner dans le silence recueilli. Un vieillard, au premier rang, hocha lentement la tête, les yeux mi-clos, comme s’il voyait défiler les fastes et les chagrins de Jérusalem.

« C’est de la postérité de ce David, » enchaîna Paul, et sa voix retrouva une tension nouvelle, « que Dieu, selon sa promesse, a fait lever pour Israël un Sauveur : Jésus. »

Le nom tomba dans la synagogue comme une pierre dans une eau calme. Des rides de curiosité, de scepticisme, d’attente, se formèrent sur les visages. Paul continua, méthodique, racontant Jean le Baptiseur et son appel à la conversion, presque comme s’il parlait d’un souvenir personnel. Puis il en vint au cœur du drame : les habitants de Jérusalem et leurs chefs, n’ayant pas reconnu cet homme, l’ayant condamné, l’ayant livré à Pilate, alors même que rien en lui ne méritait la mort.

Il décrivit la croix sans fioriture, la mise au tombeau. Mais sa narration ne s’arrêta pas là. C’était là que tout basculait. « Mais Dieu l’a ressuscité d’entre les morts. » La phrase était simple, nue. Elle ne cherchait pas l’effet. Elle se contentait d’affirmer un fait, avec la force tranquille de quelqu’un qui en porte le témoignage indéracinable. Il énuméra les apparitions, à ceux qui étaient montés de Galilée à Jérusalem avec lui, « et qui, maintenant, sont ses témoins devant le peuple. »

Alors, comme un scribe déroulant un parchemin jusqu’à sa conclusion inéluctable, il lia cette histoire à celle de ses auditeurs. « Et nous, nous vous annonçons cette bonne nouvelle : la promesse faite à nos pères, Dieu l’a accomplie pour nous, leurs enfants, en ressuscitant Jésus. » Il cita les Psaumes, un verset familier qu’ils chantaient tous : « Tu es mon Fils, aujourd’hui, je t’ai engendré. » Et encore : « Tu ne permettras pas que ton Saint voie la corruption. »

Il expliqua, avec une clarté qui faisait peine, que David, ayant servi le dessein de Dieu de son temps, était mort, avait été enseveli, et que son tombeau était encore parmi eux. Mais celui que David, par l’Esprit, entrevoyait, celui-là n’avait pas connu la corruption. Le tombeau n’avait pu le retenir.

« Sachez-le donc, frères, conclut-il, la voix maintenant chargée d’une solennité douce et pressante : c’est par lui que vous est annoncée la rémission des péchés ; c’est par lui que quiconque croit est libéré de tout ce dont vous n’avez pu être libérés par la loi de Moïse. »

Il se tut. Un silence absolu régna. On n’entendait plus que le bourdonnement lointain d’une mouche et le souffle court d’un asthmatique au fond de la salle. Puis un murmure monta, fait de chuchotements excités, de questions précipitées. Beaucoup furent saisis. Quand la synagogue se dispersa, une foule se pressa autour de Paul et Barnabas. Des Juifs pieux, mais aussi ces « craignant-Dieu », ces païens attirés par la foi d’Israël, qui formaient comme une couronne incertaine autour de la communauté. Ils les suppliaient : « Parlez-nous encore de ces choses le sabbat prochain. »

Les jours qui suivirent furent étranges, vibrants. La parole se répandit dans la ville, dépassant le quartier juif. Des curieux, des affligés, des chercheurs vinrent trouver les deux voyageurs à leur modeste logis. Paul parlait, écoutait, discutait jusqu’à en être épuisé, la gorge sèche. Barnabas, lui, veillait, accueillait, tissait des liens avec une bienveillance qui désarmait les méfiances.

Le sabbat suivant, on eût dit que toute la ville s’était donné rendez-vous devant la synagogue. Une foule compacte, bigarrée, bavarde, se massait dès l’aube. Des paysans venus du marché voisin, des marchands grecs, des femmes romaines en stola, des soldats en congé, tous attirés par cette annonce d’une libération nouvelle. La vue de cette multitude provoqua dans le cœur de certains Juifs de la synagogue un sentiment aigu, sombre : la jalousie. Une possession exclusive craignait de se voir partagée, diluée. L’élection semblait soudain se démocratiser, et cela était insupportable.

Quand Paul se leva à nouveau, il fut accueilli par des murmures hostiles venant des premiers rangs. Des interruptions, des contradictions véhémentes. Il écouta un moment, le visage grave. Puis il prit la parole, et sa voix, cette fois, avait un tranchant de tristesse. « C’était à vous d’abord qu’il fallait annoncer la parole de Dieu. Puisque vous la repoussez et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, eh bien ! nous nous tournons vers les nations. »

Les mots tombèrent, lourds de conséquence. Ils marquaient un tournant dont la portée dépassait de loin ce petit portique pisidien. Il cita alors Ésaïe, un texte qu’il semblait porter en lui depuis longtemps, comme une clef : « Je t’ai établi pour être la lumière des nations, pour apporter le salut jusqu’aux extrémités de la terre. »

À ces mots, ce furent les païens présents qui se réjouirent. Une onde de joie parcourut la foule des visages étrangers. Beaucoup crurent. La parole de Dieu, libérée de son carcan, se répandait comme une traînée de poudre dans les cœurs.

Mais l’opposition se fit plus âpre, plus organisée. Des femmes pieuses de haut rang, influentes, et les notables de la cité qu’elles pouvaient rallier, se mirent à exciter une persécution contre Paul et Barnabas. Les rumeurs devinrent calomnies, les regards se firent menaçants. L’atmosphère devint irrespirable.

Un matin, comprenant que leur temps ici était compté, qu’ils risquaient de compromettre la jeune communauté de croyants née de ce bouleversement, les deux hommes prirent une décision. Ils secouèrent la poussière de leurs pieds à la limite de la ville, geste antique de rupture, de témoignage contre ceux qui refusaient l’offre de paix. Ce ne fut pas un geste de colère, mais de gravité terrible. Puis ils prirent la route d’Iconium.

Derrière eux, à Antioche de Pisidie, les disciples, eux, demeuraient. Et l’on dit que malgré le départ, malgré les menaces, ils étaient emplis d’une joie profonde, et que l’Esprit Saint les fortifiait. Une petite lumière avait été allumée dans les montagnes d’Asie, vacillante mais tenace. Et Paul, sur la route poussiéreuse, songeait déjà à la prochaine étape, porté par cette certitude inébranlable qui faisait de lui, désormais, un homme entièrement jeté sur les routes du monde.

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