Le soleil frappait le sable comme un marteau sur l’enclume. Une chaleur de fournaise régnait sur le camp, lourde, palpable, écrasant toute velléité de mouvement. Depuis des jours, Moïse était absent, englouti par la nuée qui couvrait le sommet de la montagne. Et dans le camp d’Israël, l’attente, d’abord fervente, s’était lentement corrompue en une inquiétude rongeante, puis en une peur sourde.
Aaron, laissé à la tête du peuple, sentait cette anxiété monter comme une marée. Elle se lisait dans les regards qui évitaient les siens, dans les conversations qui s’éteignaient à son approche, dans le silence anormal qui pesait entre les tentes de poil de chèvre. Le peuple avait vu des prodiges, avait traversé la mer, mais devant le silence prolongé de la montagne et l’absence de son guide, son cœur, fragile, commençait à flancher.
Ce matin-là, la foule s’assembla devant la tente d’Aaron, non plus en bon ordre, mais en une masse compacte et bruyante. Les visages étaient tendus, les voix montaient, s’entrecroisaient, formant une clameur hostile.
« Lève-toi, Aaron ! » cria un homme au front balafré. « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous. Car cet homme Moïse, qui nous a fait monter du pays d’Égypte, nous ne savons pas ce qu’il est devenu. »
La phrase, jetée comme un défi, se répéta de bouche en bouche, devenant un slogan, une exigence. Aaron se tenait droit, mais son estomac se nouait. Il voyait la défiance dans leurs yeux. Ce n’était plus le peuple sanctifié du Sinaï ; c’était la foule nostalgique des chaudrons de chair d’Égypte, une foule qui avait peur du vide, peur de l’invisible, peur du silence de Dieu.
Il tenta de parler, de les raisonner, mais ses mots se perdirent dans le tumulte. La pression était trop forte, physique, presque violente. Une pensée insidieuse traversa son esprit : canaliser cette énergie brute, la détourner peut-être vers quelque chose de concret, de contrôlable. Une erreur de calcul fatale, née de la peur et d’un désir tortueux de maintenir l’ordre.
« Apportez-moi les anneaux d’or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles », ordonna-t-il, sa voix plus ferme qu’il ne le sentait.
Un murmure de surprise parcourut la foule, puis ce fut une ruée. Ils revinrent, non pas à contrecœur, mais avec une sorte de frénésie joyeuse, vidant leurs trésors personnels, jetant les anneaux dans un tas grandissant qui scintillait au soleil cruel. Aaron regardait ce tas, cet or arraché des oreilles qui avaient entendu la voix de l’Éternel, et il sentit un froid dans ses entrailles.
Il fit fondre l’or au creuset, dans le feu. La matière jaune et rougeoyante coula, docile, sous ses mains expertes d’artisan. Il la travailla au burin, lui donnant une forme, une apparence. Il ne sculpta pas un veau, pas exactement. D’abord émergèrent des formes composites, des symboles mêlés de puissance bovine et de réminiscences égyptiennes, un être hybride, une idole née du syncrétisme et de la panique. Mais sous les acclamations grandissantes de la foule, sous la pression de leur désir simplificateur, la forme se fixa, inéluctablement, en celle d’un veau de métal. Un veau d’or.
Et le peuple dit : « Voici tes dieux, ô Israël, qui t’ont fait monter du pays d’Égypte ! »
Aaron, le cœur lourd, voyait la méprise, l’horrible contresens. Ils proclamaient que cette statue était leurs libérateurs. Ils attribuaient à un objet fabriqué de leurs mains l’œuvre de l’Invisible. Dans un sursaut tardif, cherchant à rattacher ce désastre à quelque forme de culte légitime, il érigea un autel devant l’idole et annonça : « Demain, il y aura fête pour l’Éternel. »
Le lendemain, ils se levèrent de bonne heure. Ils offrirent des holocaustes, présentèrent des sacrifices de paix. Et le peuple s’assit pour manger et pour boire. Puis ils se levèrent pour se divertir.
La « fête pour l’Éternel » dégénéra avec une rapidité vertigineuse. Ce ne fut plus un culte, mais une bacchanale. Les chants devinrent hurlements, les danses tournèrent à la licence la plus brutale. Une joie basse, bestiale, s’empara du camp. Les rires étaient gras, les gestes obscènes. Le lien sacré qui les unissait se dissolvait dans l’ivresse et la débauche. Le camp, naguère ordonné autour de la présence divine, n’était plus qu’un chaos bruyant et impudique.
Là-haut, sur la montagne, l’Éternel dit à Moïse : « Va, descends, car ton peuple que tu as fait monter du pays d’Égypte s’est corrompu. » La formule était terrible : « ton peuple que tu as fait monter… » La rupture était consommée dans les paroles mêmes de Dieu.
Moïse implora, rappela la promesse faite aux pères. Puis, les deux tables du témoignage en main, tables écrites du doigt de Dieu, il entama la descente. Josué, l’accompagnant, crut d’abord entendre un bruit de bataille dans le camp. Moïse, lui, perçut autre chose. Ce n’était pas le cri des guerriers, mais la clameur déréglée de la fête idolâtre.
Lorsqu’il fut assez près pour voir, son sang se glaça dans ses veines. Le veau d’or. La danse effrénée. La dérision du sacré. Une colère brûlante, non pas humaine, mais sainte, le saisit. Ses mains, qui tenaient les tables de pierre où Dieu avait gravé sa loi, s’ouvrirent. Les tables tombèrent au pied de la montagne et se brisèrent. Symbolique atroce : l’alliance, à peine scellée, était déjà rompue par le peuple.
Il marcha vers le camp, droit, terrible, une tempête silencieuse. Il prit le veau d’or qu’ils avaient fait, le jeta au feu, le réduisit en poussière. Puis, avec un geste d’une ironie amère et punitive, il répandit cette poussière sur l’eau et fit boire les fils d’Israël. Ils durent ingurgiter les restes broyés de leur propre dieu, un breuvage de cendre et de honte.
Il se tourna alors vers Aaron, qui se tenait là, pâle, misérable. « Que t’a fait ce peuple, pour que tu aies fait venir sur lui un si grand péché ? »
Aaron balbutia, une excuse misérable, tissée de demi-vérités et de lâcheté. « Tu connais ce peuple, il est porté au mal. Ils m’ont dit : “Fais-nous des dieux…” Je leur ai dit : “Que ceux qui ont de l’or s’en dépouillent.” Ils me l’ont donné. Je l’ai jeté au feu, et il en est sorti ce veau. »
Le mensonge était transparent, pathétique. Le veau n’était pas sorti tout seul du creuset. Il avait été façonné, voulu.
Moïse vit que le peuple était livré au déshonneur, car Aaron l’avait livré à la risée de ses ennemis. Il se posta à la porte du camp et lança : « À moi, quiconque est pour l’Éternel ! »
Les Lévites se rassemblèrent autour de lui. Ce jour-là, le jugement fut terrible et séparateur. Le camp fut purgé dans le sang. La fête obscène avait tourné au deuil.
Le lendemain, Moïse, épuisé, le cœur déchiré entre la colère divine et un amour tenace pour ce peuple infidèle, retourna vers l’Éternel. Il offrit sa propre vie en expiation, suppliant, argumentant, se jetant dans la brèche. Le pardon fut accordé, mais les conséquences demeureraient. La relation était sauvée, mais elle porterait à jamais la cicatrice de ce jour où le peuple avait échangé la gloire de l’Invisible contre l’image d’un veau qui mange du foin.
Et lorsque Moïse redescendit, son visage rayonnait d’une lumière surnaturelle, reflet d’une intimité retrouvée avec Dieu. Mais il dut se voiler la face pour s’approcher du peuple. Car entre la sainteté de Dieu et le cœur versatile de l’homme, même pardonné, un voile devait désormais s’interposer. Un voile tissé du souvenir amer de l’or fondu, des danses impies, et des tables brisées au pied de la montagne.




