Le soir tombait sur Sichem, une lumière dorée et paisible qui allongeait les ombres des oliviers centenaires. L’air, encore tiède de la journée, portait l’odeur de la terre sèche et du thym écrasé sous les pas. Ils étaient venus de partout, les anciens, les chefs de famille, les juges, convergeant vers ce lieu de mémoire. Ils s’assirent en cercle large sur le sol, dans un silence recueilli, rompu seulement par le craquement d’une branche ou le soupir du vent.
Au centre, adossé à un rocher plat qui lui servait de dossier, Josué était assis. Le poids des années l’avait courbé, mais sa stature imposante perdurait. Ses mains, posées sur ses genoux, étaient des cartes de veines saillantes et de cicatrices anciennes, témoins silencieuses de Guilgal, de Jéricho, de la longue guerre pour cette terre. Son visage, buriné par le soleil et les soucis, était comme une falaise érodée par les tempêtes, mais ses yeux, d’un gris pareil à la pierre, brillaient d’une clarté qui semblait puiser à une source intarissable.
Il toussa légèrement, un son rauque qui fit sursauter l’assemblée. Puis il parla, et sa voix, moins forte qu’autrefois, avait acquis une gravité nouvelle, une résonance qui venait des profondeurs.
« Vous voyez, commença-t-il sans préambule superflu, vous voyez tout ce que l’Éternel, votre Dieu, a fait pour vous. Ce n’est pas une formule. Regardez autour de vous. »
Son bras, tremblant un peu, décrivit un arc lent qui englobait la vallée, les collines, le ciel où pointaient les premières étoiles.
« Ces nations, nombreuses et fortes, aux chars de fer, aux villes murées jusqu’au ciel… L’Éternel les a chassées devant vous. Pas vos épées, pas votre bravoure, qui n’étaient que le bras qui tient l’outil. C’est Lui qui a combattu. Souvenez-vous de la confusion dans le camp de l’adversaire, de cette peur qui les glaçait avant même le premier choc. Souvenez-vous. »
Un murmure parcourut l’assemblée, fait de noms chuchotés : Aï, Makkéda, Libna. Des pères jetèrent un regard à leurs fils, comme pour leur transférer une mémoire qui ne devait pas s’éteindre.
Josué laissa le silence se reinstaller, pesant, chargé du passé.
« Cette terre, elle vous est échue en partage, par tribus, comme Il l’avait promis à vos pères. Elle est sous vos pieds. Vous y habitez. Vous y mangez le fruit des vignes et des oliviers que vous n’avez pas plantés. C’est un don. Un don qui reste entre Ses mains. »
Il s’arrêta, semblant chercher son souffle, ses yeux se fermant brièvement. Quand il les rouvrit, son regard s’était durci.
« Et maintenant, écoutez. Écoutez bien, car mes jours sont comptés et ces mots sont lourds. Soyez fermes, terriblement fermes, pour observer et pour faire tout ce qui est écrit dans le livre de la loi de Moïse. Ne vous en détournez ni à droite ni à gauche. »
Il martelait les mots « à droite ni à gauche », sa voix s’enrouant presque. Un jeune chef, près du premier rang, baissa les yeux, comme touché personnellement.
« Ne prononcez même pas le nom de ces dieux qu’ils servaient, là-bas, de l’autre côté du fleuve. Ne les invoquez pas. Ne jurez pas par eux. Ne les servez pas. Ne vous prosternez pas devant eux. »
La répétition était lancinante, obsédante. Ce n’était pas une liste, c’était un enfoncement, un clou planté dans la conscience collective. Josué fixait un point au loin, comme s’il voyait le danger se matérialiser dans les ombres grandissantes.
« Car si vous revenez en arrière, si vous vous attachez au reste de ces nations qui subsistent parmi vous, si vous contractez des mariages avec elles, si vous vous mêlez à elles et qu’elles à vous… »
Il marqua une pause si longue que le chant d’un grillon sembla devenir assourdissant.
« … alors, sachez-le, vraiment, l’Éternel, votre Dieu, ne continuera pas à chasser ces nations devant vous. Elles deviendront pour vous un piège, un filet, un fouet sur vos côtés et des épines dans vos yeux. Jusqu’à ce que vous disparaissiez, vous aussi, de cette bonne terre qu’Il vous a donnée. »
Le mot « disparaissiez » tomba comme une pierre dans un puits. Une femme, plus loin, étouffa un sanglot. L’évocation n’était pas théorique. Ils avaient vu, enfants ou jeunes adultes, le désert. Ils connaissaient le prix de l’infidélité.
Josué se pencha en avant, l’effort faisant jouer les tendons de son cou.
« Voici que je m’en vais aujourd’hui par le chemin de toute la terre. Reconnaissez de tout votre cœur, de toute votre âme, qu’aucune de toutes les bonnes paroles que l’Éternel, votre Dieu, a prononcées sur vous n’est restée sans effet. Toutes se sont réalisées pour vous. Pas une seule n’est tombée à terre. »
Il y avait dans sa voix une étrange mixture de triomphe et d’avertissement solennel. La promesse tenue était la mesure exacte de la malédiction à venir si on la méprisait.
« Mais comme toute bonne parole s’est accomplie pour vous, de même l’Éternel fera venir sur vous tout le mal dont Il a parlé. Si vous transgressez l’alliance qu’Il a prescrite, si vous allez servir d’autres dieux et vous prosterner devant eux… alors la colère de l’Éternel s’enflammera contre vous, et vous disparaîtrez rapidement de cette bonne terre. »
Il se tut. Le crépuscule était maintenant presque complet. Une première étoile brillait, nette, au-dessus de sa tête. Les visages autour de lui étaient des taches pâles dans l’obscurité, des yeux grands ouverts qui le fixaient. Il n’y eut pas de grandes exclamations, pas de promesses hâtives. Juste un silence lourd, un poids qui s’abattait sur chaque cœur, le poids glorieux et terrible d’une alliance qui ne tolérait pas le partage.
Josué se leva, avec lenteur, appuyé sur le bras d’un de ses serviteurs. Il jeta un dernier regard sur l’assemblée, ce peuple qu’il avait conduit et qui devait maintenant se conduire lui-même, seul devant son Dieu. Puis il tourna les talons et s’enfonça dans la nuit qui était venue, pas à pas, laissant derrière lui des hommes et des femmes debout dans l’obscurité, habités par les échos des paroles qui, elles, ne s’évanouiraient pas avec le souffle du vent nocturne. La terre était donnée. L’avertissement, planté. Et le choix, désormais, tremblait dans chaque main.




