Bible Sacrée

La Pâque de Josias et l’Ombre de Megiddo

Le printemps était lourd sur Jérusalem. Une chaleur précoce, moite, s’accrochait aux pierres blanches du Temple, faisant trembler l’air au-dessus des cours. Dans la pénombre des salles des trésors, la poussière dansait dans les rais de lumière filtrant des hautes fenêtres. Josias, les épaules voûtées sous le poids non des années, mais du mandat, passait ses doigts sur les anses d’un vase d’or. Le métal était froid, étranger. Ces objets, amassés par ses pères, souvent dans le sang et le compromis, allaient servir aujourd’hui à une œuvre pure. L’ordre était donné : on célébrerait la Pâque. Pas comme ces dernières décennies, par habitude ou à la va-vite. Mais comme au temps de Samuel. Comme si la Loi venait d’être redécouverte, fraîche et exigeante, une seconde fois.

Les Lévites, habitués aux routines du sanctuaire, furent saisis d’une agitation d’abeilles. On les vit courir, portant des rouleaux, discutant avec une véhémence inhabituelle. Le roi leur avait dit : « Placez-vous dans le sanctuaire selon vos divisions familiales, selon l’écrit de David, roi d’Israël, et selon celui de Salomon, son fils. » Ces mots, tirés des archives oubliées, résonnaient comme un rappel à l’ordre ancien. Il ne s’agissait plus de servir à son tour, mais de retrouver sa place dans un dessein arrêté depuis des siècles.

Dans la cour extérieure, le chaos se fit ordonnancé. Des troupeaux de bœufs, un mugissement sourd montant de leurs poitrines, étaient parqués près des portes. Les agneaux, par centaines, bêlaient, leurs toisons encore grises de la poussière du chemin. L’odeur du fumier frais se mêlait à celle, plus âcre, de la terre sèche. Les prêtres, les bras nus jusqu’aux coudes, s’affairaient autour des autels de cuivre qu’on avait fait reluire. L’un d’eux, un vieillard aux yeux clairs, testait du pouce le fil d’un couteau de sacrifice, son geste méthodique, presque tendre.

Josias se tenait debout près du portail oriental. Il regardait la foule des pèlerins grossir, dévalant les chemins de Judée, de Benjamin, de toutes les villes qu’il avait purgées des hauts-lieux et des idoles. Des familles entières, avec leurs pains sans levain et leurs jarres d’eau. Leurs visages n’étaient pas seulement joyeux ; il y avait là de la curiosité, de l’appréhension aussi. Célébrer une telle Pâque, beaucoup ne l’avaient jamais fait. Le roi lui-même n’en avait jamais vu de semblable.

Quand vint le quatorzième jour, l’aube pointa à peine que le travail commença. Les Lévites égorgeaient les agneaux, le sang ruisselant dans des bassines de bronze que des garçons aux yeux grands ouverts portaient en hâte vers les prêtres. Ceux-ci, en longue file, le répandaient à la base de l’autel selon le rite prescrit. Le sang était chaud, visqueux, et sa couleur d’un rouge profond tranchait sur la pierre grise. Les peaux étaient tirées, les carcasses ouvertes, les graisses prélevées avec une précision d’artisan. Les viandes étaient ensuite remises aux familles regroupées par clans, dans des quartiers de la ville préparés à la hâte. La fumée des fours et des braseros monta bientôt, formant un nuage bas et gras au-dessus de Jérusalem, chargé de l’odeur de la viande rôtie et des herbes amères.

Mais ce qui frappait le plus, c’était le mouvement des Lévites. Ils n’étaient pas seulement aux sacrifices. Ils circulaient parmi le peuple, expliquant, guidant. Certains, les musiciens, avaient sorti les cymbales, les harpes, les lyres de David. Par moments, entre les bourdonnements de la foule et les cris des bêtes, s’élevait une mélodie ancienne, une phrase de psaume qui donnait au labeur du jour un rythme de sanctuaire. D’autres Lévites faisaient cuire les parts des agneaux réservées à ceux qui n’avaient pas de famille, veufs, étrangers de passage, pauvres des faubourgs. Ils les servaient sur de grandes plaques de terre cuite, le visage rougi par le feu. Josias, parcourant les cours, voyait tout cela. Parfois, il s’arrêtait, posait une main sur l’épaule d’un homme surpris, le remerciait d’une voix basse. Sa présence n’était pas celle d’un surveillant, mais d’un participant, le premier d’entre eux.

Lui-même fit don de trente mille agneaux et chevreaux, et de trois mille bœufs, pris sur ses propres troupeaux. Les princes, emportés par cet élan, en donnèrent aussi, généreusement. C’était une profusion, un débordement d’offrandes qui faisait chanceler sous le poids des viandes les porteurs. Toute la machinerie du Temple, huilée par la ferveur, tournait à plein régime, depuis les chanteurs qui relayaient les psaumes sans s’essouffler jusqu’aux portiers qui régulaient les flux de peuple d’un geste las mais ferme.

La célébration dura sept jours. Sept jours où la loi du sanctuaire devint la loi de la ville entière. On mangeait la Pâque, on brûlait les graisses sur l’autel, on discutait la Loi à l’ombre des maisons. Une unité fragile, tissée dans la fumée et le sang, semblait envelopper la nation. Josias, le dernier soir, écouta depuis son palais le murmure de la ville qui festoyait encore. Il crut peut-être, un instant, avoir réparé l’irréparable. Avoir ramené le peuple dans l’alliance scellée au Sinaï. Le cœur lui battait fort, d’un espoir profond et douloureux.

Puis vint le temps d’après. Le temps des réalités. Des nouvelles arrivèrent du nord, portées par des messagers aux montures écumantes. Le Pharaon Neco montait vers le nord, vers l’Euphrate. Sa route longeait la plaine de Megiddo. Josias, l’âme encore pleine du parfum de la Pâque, du souvenir de l’unité, décida de l’affronter. Pourquoi ? Les chroniqueurs diront plus tard que Neco lui avait fait dire : « Dieu m’a dit de me hâter. Cesse de t’opposer à Dieu qui est avec moi, afin qu’il ne te détruise pas. » Des paroles énigmatiques, lancées par un païen. Josias n’écouta pas. Peut-être crut-il que la faveur gagnée par l’obéissance de la Pâque était un bouclier suffisant. Peut-être voulut-il protéger ce noyau de sainteté qu’il venait de faire renaître de toute souillure étrangère.

Il se déguisa pour la bataille. Un geste étrange, presque puéril, comme s’il voulait cacher à Dieu son propre projet. Mais on le reconnut. Les archers le visèrent. Une flèche, peut-être chanceuse, peut-être guidée par un dessein plus obscur, le frappa. Il se fit porter hors de la mêlée, dans son char qui devint son lit d’agonie. Le sang qui avait coulé sur les pierres du Temple quelques semaines plus tôt, sang d’agneaux obéissants, coulait maintenant, sombre et épais, entre les lattes du char, sur la route poussiéreuse de Megiddo.

Ils le ramenèrent à Jérusalem. La ville en fête était devenue une ville en deuil. Le bruit des cymbales et des harpes était remplacé par un seul grand cri, celui de Jérémie, le prophète, qui pleura le roi d’une lamentation qu’on se répéta de bouche à oreille, longtemps après. On enterra Josias dans le sépulcre de ses pères. Tout Juda et Jérusalem prirent le deuil, un deuil sincère, car ils sentaient confusément qu’avec lui s’en allait plus qu’un homme : une dernière chance, solennelle et passagère comme l’odeur de l’encens après que la braise s’est éteinte.

Et le rédacteur des Chroniques, bien plus tard, ajouta cette phrase simple, lourde de tout ce qui n’était plus : « Les actions de Josias, premières et dernières, voici qu’elles sont écrites dans le livre des rois d’Israël et de Juda. » La Pâque parfaite était passée. Le reste était déjà l’ombre qui s’allongeait avant l’exil.

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