La pierre était froide sous sa paume. Une fraîcheur humide qui montait des profondeurs de la citerne, imprégnant l’air lourd de l’oubli. Ézéchias, les yeux fermés, ne voyait pas la noirceur. Il la sentait. Elle pesait sur sa poitrine, une couche après l’autre, comme ces linceuls de plomb dont on enveloppait les morts. La maladie n’était pas un feu, c’était un engloutissement. Elle avait lentement tiré sur ses membres, épaissi son sang, fait de chaque souffle un arrachement. Et maintenant, elle le clouait ici, dans la pénombre de sa chambre, tandis que le monde, dehors, continuait son cours insensible.
Un bruit parvint à travers la tenture : le rire clair d’un enfant dans la cour. Un son si cruel dans sa normalité. C’est alors que les mots vinrent, non comme une prière apprise, mais comme le dernier souffle d’un noyé. Ils jaillirent du fond de l’abîme, informe, rauque.
« Éternel… je t’en prie. »
Ce n’était même pas une phrase. C’était un gémissement d’animal pris au piège. Et dans le silence qui suivit, il n’y eut rien. Rien que le battement désordonné de son propre cœur, un oiseau affolé dans une cage trop étroite. Le désespoir était une saveur de cendre sur sa langue. Il avait accompli les rites, offert les sacrifices. Où était la réponse ? Où était la promesse ?
Les heures passèrent, ou peut-être des jours. La fièvre dessinait des ombres mouvantes sur le mur. Et puis, un matin où la lumière perçait à peine les volets clos, cela arriva. Non pas comme une vision, ni comme une voix tonnante. Plutôt comme le souvenir soudain, aigu et douloureux, d’une couleur oubliée. La couleur du ciel au-dessus des collines de Juda, un bleu profond et bienveillant. Ce fut une présence. Une simple certitude, posée au centre de son être, plus réelle que la douleur, plus solide que la pierre de son lit.
« Il incline vers moi son oreille. »
La pensée se forma, limpide. Il n’avait pas hurlé dans le vide. Son gémissement inarticulé, ce son misérable, avait été *entendu*. L’oreille de l’Éternel s’était penchée, avait percé les épaisseurs de sa faiblesse pour recueillir ce murmure. Ce n’était pas la guérison, pas encore. C’était quelque chose d’antérieur, de plus fondamental : la reconnaissance. Un lien rétabli.
La force revint goutte à goutte. D’abord, la capacité de tourner la tête sans vertige. Puis, le bras qui obéissait à nouveau. Un matin, il demanda de l’eau, et son gosier ne brûla pas en avalant. Les serviteurs chuchotaient, leurs yeux grands ouverts. Lui, il gardait le silence, méditant cette vérité incroyable : il était aimé. L’Éternel garde les simples. Il l’était, simple, réduit à rien, et pourtant gardé. Préservé au bord du gouffre.
Le jour où il posa le pied sur le sol, la fraîcheur des carreaux de terre cuite lui parut une bénédiction. Il marcha jusqu’à l’ouverture, écarta la tenture. La lumière du soleil le frappa de plein fouet, violente et magnifique. Il leva la main pour s’en protéger, et il vit ses doigts, les veines bleues sous la peau pâle, vivantes. Il pleura. Des larmes silencieuses, brûlantes, qui lavaient l’amertume accumulée.
Le voyage à Jérusalem fut une longue action de grâce. Chaque pas de l’âne sur le chemin poussiéreux scandait un mot du psaume qui naissait en lui. « Comment rendrai-je à l’Éternel tous ses bienfaits envers moi ? » Les oliviers argentés, les vignes lourdes de raisins, les bergers sur les crêtes : tout était devenu un cantique. Il portait en lui une coupe nouvelle. La coupe du salut. Elle était pleine à déborder d’un vin qu’il n’avait pas mérité, le vin d’une vie rendue.
Le Temple se dressait enfin, blanc et or dans la lumière crue. L’air sentait l’encens et la cire chaude, mêlés à l’odeur de pierre et de foule. Ézéchias descendit de sa monture, les jambes flageolantes, non de faiblesse mais d’émotion. Il s’avança dans la cour, se perdant dans le flot des pèlerins. Le bruit était assourdissant : bêlements des agneaux, chants des Lévites, murmures des prières. Mais au milieu de ce tumulte, il trouva une île de paix.
Il s’arrêta devant le lieu du sacrifice. L’air tremblait de chaleur. Un prêtre, les bras tachés de cendre, le regarda. Sans un mot, Ézéchias tendit l’agneau qu’il avait choisi avec soin, un mâle sans défaut. Il vit le geste rituel, la lame rapide, le sang recueilli. C’était le sacrifice d’actions de grâces, le *todah*. Non pas une demande, mais un « merci » rendu public, tangible, sanglant.
Puis il recula, trouva un espace contre un pilier. Il ferma les yeux. Le vacarme ambiant s’éloigna. Il n’était plus qu’un homme, debout, au seuil de la Maison. Et il prononça son nom. Son vrai nom, celui que Dieu avait entendu dans les ténèbres.
« Je t’offrirai un sacrifice d’actions de grâces, et j’invoquerai le nom de l’Éternel. »
Sa voix était basse, rauque d’émotion, à peine audible dans la rumeur du Temple. Mais elle portait en elle toute la certitude des profondeurs traversées. Il n’était plus le mourant sur sa couche. Il était le vivant, sur le seuil de la Maison de l’Éternel, au milieu de Jérusalem. Il restait là longtemps, immobile, laissant le soleil chauffer son visage, buvant l’air sacré. Le psaume était fini. Il était devenu chair. Il était devenu histoire. Et désormais, chaque battement de son cœur en scanderait le refrain : « Oui, tu as délivré mon âme de la mort. »




