Bible Sacrée

La Promesse au cœur de l’exil

La chaleur de Babylone était une chose épaisse, lourde, qui pesait sur les épaules et collait la tunique à la peau. Éliakim la sentait encore, après toutes ces années, comme une étoffe humide enveloppant la ville. Il était assis sur un banc de pierre, près du petit canal d’irrigation qui longeait sa maison de briques crues. L’eau, rare et précieuse, clapotait avec une indifférence blessante. Elle lui rappelait d’autres eaux, lointaines, celles de son enfance près du Shiloah, aux courants frais et au bruissement familier. Ici, l’eau servait, elle ne chantait pas.

Ses doigts, noueux et tachés par l’âge, effleuraient les motifs grossiers du bois usé. Dans sa tête, pourtant, tournaient des mots qui n’étaient pas les siens. Des mots brûlants, apportés par des hommes aux yeux fiévreux qui chuchotaient des oracles dans l’obscurité des maisons closes. Des paroles attribuées à un visionnaire, Ésaïe, mort depuis des générations, mais dont la voix, étrangement, semblait traverser le temps et l’espace pour venir frapper aux portes de l’exil.

« Ne crains rien, car je t’ai racheté. Je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. »

Éliakim ferma les yeux. L’affirmation était d’une audace folle. Racheté ? Ils étaient esclaves, déportés, une poignée de peuple perdue dans le ventre d’un empire. Leur nom, on l’avait oublié. Ils n’étaient plus que « les déportés de Juda », une curiosité administrative. Et pourtant… ces mots résonnaient en lui avec une étrange douceur. Comme si, dans le grand registre poussiéreux de Babylone, un doigt invisible avait tracé, à côté de son nom hébreu qu’il ne prononçait plus guère, une marque différente. Une marque de possession, mais aussi de proximité. « Tu es à moi. » Pas « vous êtes mon peuple », dans une distance majestueuse. Mais un « tu » singulier, intime, qui s’adressait à lui, Éliakim, fils de Yonathan, oublié de tous.

Un après-midi, son petit-fils, Mattanya, rentra en courant, les yeux brillants de peur et d’excitation. Des soldats étaient passés dans le quartier, réquisitionnant des jeunes gens pour des travaux sur un nouveau temple dédié à Mardouk. Ils avaient emmené le fils des voisins. La mère hurlait, une plainte déchirante que l’air chaud semblait étouffer aussitôt. La peur, visqueuse, s’insinua dans la maison. C’était cela, leur vie. Un présent fragile, toujours à la merci d’un caprice des puissants. Un acier froid posé sur leur nuque.

Ce soir-là, Éliakim rassembla sa famille sous le toit de terrasse, à la fraîcheur relative du crépuscule. Les étoiles de Babylone, innombrables et froides, semblaient clouer le ciel. Il parla, d’une voix basse mais ferme. Il ne récita pas un texte, il le respira. Il dit : « Écoutez. L’autre jour, j’ai entendu… il est dit que lorsqu’on traverse les eaux, Il est avec nous. Les fleuves ne nous submergeront pas. Si on marche dans le feu, on ne sera pas brûlé, la flamme ne nous consumera pas. »

Sa bru, une femme pratique au regard fatigué, soupira. « Les eaux, le feu… Nous, c’est la poussière qui nous étouffe, père. Et la peur. »

Éliakim hocha la tête. Il comprenait. Mais les mots en lui insistaient, cherchaient une faille. « Ce n’est pas une promesse de confort, dit-il lentement. C’est une promesse de présence. Au milieu de l’eau, au cœur du feu. Pas à côté. Au milieu. » Il regarda Mattanya. « Tu te souviens du récit, de la traversée de la Mer ? L’eau était un mur à droite, un mur à gauche. Ils étaient au milieu. C’est peut-être ça. Être protégé au cœur même du danger. »

Les jours passèrent, gris et semblables. Parfois, le découragement le prenait. Il regardait ses mains, ces mains qui n’avaient plus tenu la terre promise, et se disait que tout était fini. La mémoire s’effilochait. Les enfants parlaient mieux l’araméen que l’hébreu. Ils s’habillaient comme les Babyloniens. Leurs dieux, multiples et brillants, étaient partout. Il était si facile d’oublier.

Puis, un matin, en allant au marché, il fut pris dans une foule compacte. Une procession somptueuse et bruyante passait : des prêtres de Bel portant l’effigie étincelante du dieu, des musiciens, des soldats. Le vacarme était assourdissant. Et au milieu de cette cacophonie, dans l’odeur de l’encens lourd et de la foule en sueur, une phrase monta en lui, claire et tranchante comme un silex.

« Vous êtes mes témoins, oracle de l’Éternel. Vous, mon serviteur que j’ai choisi. »

Le contraste était si violent qu’il en eut le souffle coupé. Témoins ? Eux, les vaincus, les humiliés, les transparents ? Leur seul témoignage semblait être celui de leur défaite. Mais la voix intérieure insistait, avec une obstination douce et terrible. C’était comme si Dieu leur disait : « Regardez. Vous voyez ces dieux d’or et d’argent qu’on porte à bout de bras ? Ils sont fabriqués. Ils ne savent rien. Ils ne prédisent rien. Mais vous, vous savez. Vous savez qui je suis. Vous avez dans vos os la mémoire de ma fidélité. Alors, même ici, même silencieux, vous êtes mes témoins. Par votre simple existence. Par votre obstination à vous souvenir d’un autre nom que celui qu’on vous a donné. »

Une paix étrange l’envahit alors. Ce n’était pas la joie, non. C’était une certitude grave, posée au fond de l’être, comme une pierre de fondation. Dieu ne les avait pas abandonnés à Babylone. Il était en train de faire une chose nouvelle, là, au milieu de la fournaise. Il créait un peuple non plus seulement lié à une terre, mais porteur d’une parole. Un peuple racheté, appelé par son nom.

Les années filèrent encore. Éliakim devint très vieux. Un soir, sentant ses forces décliner, il fit venir Mattanya, devenu un homme. Il ne lui parla pas de longue théorie. Il prit son visage entre ses mains, des mains tremblantes mais chaudes.

« Écoute, mon fils. Retiens ceci. Nous avons été formés, modelés par Lui. Depuis Abraham, depuis l’esclavage en Égypte, depuis David… et même ici. Chaque épreuve, chaque joie. Tout a été mis dans la forme. Nous sommes l’argile, Il est le potier. Nous portons la marque de ses doigts. Même dans la déformation de l’exil. Surtout là. »

Il toussa, une quinte sèche, puis reprit, les yeux brillants d’une lueur intense. « Il efface nos révoltes comme un nuage, nos péchés comme la brume du matin. Ce n’est pas parce que nous sommes bons. C’est parce que Lui est bon. Et il nous ramènera. Pas parce que nous le méritons. Mais parce qu’Il le promet. Parce que nous sommes à Lui. »

Éliakim s’éteignit cette nuit-là, paisiblement, comme on passe d’une rive à l’autre. On l’enterra dans la terre babylonienne, un coin de poussière étrangère qui, pour un instant, devint sacrée parce qu’elle recueillait un témoin.

Quelques décennies plus tard, un édit tomba, inattendu. Le nouvel empereur, Cyrus, autorisait les exilés à rentrer chez eux, à reconstruire le Temple. Ce fut un bouleversement, une tempête d’espoirs et de craintes. Mattanya, devenu un ancien à son tour, se tenait au milieu des siens, ceux qui avaient décidé de faire le long voyage retour.

Avant de partir, il se rendit au tombeau de son grand-père. Il ne dit rien. Il se souvint des paroles, des mots d’Ésaïe qui avaient nourri leur exil. Des mots sur les eaux traversées, sur le feu qui ne consume pas. Le voyage serait long, périlleux. Le pays, désolé. Rien ne serait facile.

Mais en tournant le dos à Babylone pour la dernière fois, en prenant la route de l’ouest, Mattanya, dans son cœur, appela son premier fils, encore à naître, du nom que portait l’ancêtre, le père de leurs tribus. Un nom qui signifiait « celui qui prend par le talon », « celui qui lutte ». Un nom de résistance et de promesse. Il l’appellerait Jacob.

Et dans le grondement confus de la caravane qui s’ébranlait, il crut entendre, portée par le vent sec du désert, l’écho de la vieille promesse, usée par les siècles et pourtant neuve comme l’aube : « Ne crains rien, car je suis avec toi. Je ramènerai ta descendance de l’orient, et je te rassemblerai de l’occident. » Le peuple n’était plus seulement un souvenir. Il redevenait un chemin.

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