Bible Sacrée

La Lamentation du Prophète

Le soleil de Tammuz tombait lourd sur les rues de Jérusalem, une chape de plomb et de poussière. L’air était immobile, saturé d’une odeur âcre – fumée des fourneaux, parfums épicés des étals, et cette autre senteur, presque animale, de la peur qui commence à sourdre. Je marchais, et sous mes pieds, les pierres mêmes semblaient chuchoter des mensonges.

Ils étaient partout. Assis à l’ombre des portes, dans l’encoignure des boutiques. Les hommes de Juda, les fils de Benjamin. Leurs bouches souriaient, articulaient des formules de paix, des serments fraternels. « Frère, que la paix soit avec toi. » « Mon ami, compte sur moi. » Les mots étaient doux, enveloppants comme un manteau de laine fine. Mais leurs mains, cachées sous les tables ou dans les larges manches, étaient des nœuds de tendons, prêtes à saisir, à retenir, à tricher. Leurs cœurs n’étaient qu’embûches. Monter, toujours monter, fut-ce sur les ruines de l’honneur d’un frère. Le Seigneur m’avait ouvert l’oreille, et ce que j’entendais n’était pas le bourdonnement de la cité, mais un grincement sinistre, celui de l’arc qu’on tend en secret, de la langue qu’on aiguise pour frapper dans le dos.

Je montai vers les hauteurs, loin des places, cherchant un lieu pour pleurer. Mes yeux brûlaient, secs d’abord. Je voulais des larmes, un déluge, des ruisseaux qui couleraient jour et nuit. Pas pour les morts – ils auront leur lot de pleureuses – mais pour les vivants. Pour ceux qui respirent cet air empoisonné et croient vivre. Si seulement j’avais trouvé, au fond du désert, une halte de voyageurs, un lieu où l’on ne connaît pas ce vernis de perfidie qui recouvre tout ici ! Je l’aurais préféré, oui, à cette cité sain devenue un repaire de vipères à la langue fourchue.

Car chaque voisin est un traître en puissance. Chaque ami, une sentinelle qui guette ta faiblesse. Ils usent leur vie à tromper. Ils se fatiguent à faire le mal, jusqu’à l’épuisement, comme le forgeron qui bat le fer rouge jusqu’à la nuit. Et au milieu d’eux, la demeure de l’Éternel, le Temple, dressait ses pierres ocre vers le ciel implacable. Ils venaient, ils offraient, ils invoquaient le nom. Mais c’était un autre dieu qu’ils servaient en secret, le dieu de leur ventre, de leur orgueil, de leur sécurité mensongère.

Alors la parole me vint, âpre comme un gravier dans la bouche. Elle ne commençait pas par une consolation. Elle était un ordre funèbre. « Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le fort ne se glorifie pas de sa force, que le riche ne se glorifie pas de sa richesse. Mais que celui qui veut se glorifier se glorifie de ceci : d’avoir de l’intelligence, de me connaître. » La voix était claire, coupante. La seule gloire, dans ce marécage d’orgueil, c’était de Le connaître, Lui. Connaître son cœur qui aime la fidélité, la justice, la droiture. Des mots oubliés, des concepts devenus étrangers, comme une langue ancienne que plus personne ne parle.

Et parce qu’ils avaient refusé cette connaissance, parce qu’ils avaient troqué la loi de l’Éternel contre les ruses du marché et du pouvoir, le châtiment venait. Ce n’était pas une menace lointaine. Je le sentais dans la sécheresse de l’air, je le voyais dans le regard fuyant des enfants. « Je vais les passer au feu, les épurer, les fondre. » Le forgeron céleste, cette fois, ne travaillerait pas l’argent, mais les âmes. Et l’épreuve serait terrible. Pourquoi ? A cause de leur obstination. La pierre qu’ils avaient choisie pour fondement – l’idole, le veau de Samarie, les alliances avec l’Égypte pourrie – cette pierre allait les écraser.

Le tableau se déployait devant moi, si net que j’en fermai les yeux. Les collines de Juda, non plus couvertes de vignes, mais hérissées de tumuli. La belle campagne, un désert où rôderait le chacal. Jérusalem, un monceau de décombres où le vent sifflerait dans les fissures des palais effondrés. Plus de rires d’enfants dans les ruelles, plus de cris des marchands. Un silence de mort. Et au loin, les femmes, celles qui avaient échappé au glaive, enseignant à leurs filles une mélopée funèbre, une complainte. « Apprends-la, retiens-la. Car c’est notre histoire maintenant. Nous sommes la nation dont le Seigneur a retiré sa main. »

Et il faudrait expliquer. Aux voyageurs égarés, aux peuples qui passeraient, étonnés par cette désolation. Il faudrait répondre à leur question : « Pourquoi ? Pourquoi l’Éternel a-t-il traité ainsi ce pays ? » La réponse serait simple, terrible dans sa simplicité. « Parce qu’ils ont abandonné l’alliance. Ils ont adoré des dieux étrangers, ils se sont prosternés devant l’œuvre de leurs mains. Ils ont suivi l’entêtement de leur cœur mauvais. »

Je rouvris les yeux. Le soleil avait bougé. L’ombre des murailles s’allongeait, violette et froissée. En bas, la ville continuait son vacarme, son théâtre de faux-semblants. Un homme en riche tunique serrait la main d’un autre, les yeux plissés de franchise. Je sus que dans l’heure, il aurait ourdi un piège pour lui.

Alors, la dernière parole me saisit, plus étrange encore. Une parole qui semblait sortir du cœur même de la création défigurée. « Ne glorifiez pas le sage dans sa sagesse, ni le héros dans son héroïsme, ni le riche dans sa richesse. Mais que celui qui se glorifie se glorifie de ceci : d’être assez intelligent pour me connaître, moi, le Seigneur, qui exerce la fidélité, le droit et la justice sur la terre. Oui, en cela je me plais. »

C’était fini. La brume de la vision se dissipait, me laissant seul sur la hauteur, avec le goût de cendres sur la langue et le poids d’une lamentation à naître. Il n’y aurait pas de fuite au désert. Il fallait redescendre, marcher parmi eux, porter cette folie de vérité dans le royaume du mensonge. Et pleurer, non plus en souhait, mais en acte. Pleurer pour les vivants qui s’imaginaient invulnérables, alors que le sol, sous leurs pieds, n’était déjà plus que poussière et gravats en attente.

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