La chaleur du jour tombait sur Jéricho comme un manteau lourd, imprégné de l’odeur de la poussière et de la fumée des fours à pain. Sur la muraille, là où les briques de terre crue semblaient boire la lumière du couchant, une maison s’agrippait au rempart, comme une guêpe son nid. On y entrait par la porte de la ville, mais ses pièces s’enfonçaient dans l’épaisseur même de la muraille. C’était la maison de Rahab.
Elle était connue. Pas seulement pour son métier. Pour son regard aussi, qui enregistrait tout, et pour ses oreilles, qui entendaient ce que les soldats ivres ou inquiets laissaient échapper. Ces derniers temps, ce qu’elle entendait, c’était la peur. Une peur sourde, tenace, qui coulait dans les ruelles comme une eau malsaine. On parlait de ce peuple, là-bas, de l’autre côté du Jourdain. Un peuple qui marchait derrière un dieu étranger et qui avait laissé derrière lui la rumeur de miracles impossibles : une mer fendue en deux, des rois géants terrassés, un désert traversé sans périr. Le cœur de Jéricho, cette vieille ville forte, orgueilleuse de ses remparts, battait à contretemps, rongé par un pressentiment.
Ce soir-là, quand deux hommes franchirent le seuil de sa maison, Rahab sut tout de suite qu’ils n’étaient pas des marchands de passage. Leur allure, le hâle profond de leur peau, la manière discrète mais rapide dont leurs yeux balayèrent la pièce avant de se poser sur elle. Des espions. Elle n’eut pas besoin de le demander. L’air même qu’ils déplaçaient sentait le vent du désert et le secret.
Elle les fit entrer, un geste bref. Peu après, les coups résonnèrent à sa porte. Lourds, autoritaires. Des soldats du roi. Leur voix était tendue, impatiente. « Livre les hommes qui sont venus chez toi ! Ce sont des espions israélites, envoyés pour explorer notre pays. »
Rahab sentit le froid de la peur, mais ce n’était pas la même que celle des gens de la ville. C’était une peur aiguë, calculatrice, qui clarifiait l’esprit au lieu de l’obscurcir. Elle avait déjà conduit les deux hommes sur le toit en terrasse et les avait cachés sous des piles de tiges de lin qu’elle y faisait sécher. L’odeur du lin, terreuse et douceâtre, emplissait l’air.
Elle ouvrit aux soldats, une expression de surprise feinte aux lèvres. « Il est vrai que des hommes sont venus chez moi, mais je ne savais pas d’où ils étaient. Ils sont repartis à la tombée du jour, au moment où l’on ferme les portes. Je ne sais où ils sont allés. Dépêchez-vous, poursuivez-les ! Vous pourrez peut-être encore les rattraper. »
Le mensonge coula avec une fluidité parfaite. Elle les dirigea vers le gué du Jourdain, à l’opposé de la direction où, elle le devinait, ses hôtes comptaient fuir. Les soldats se ruèrent dehors, le bruit de leurs armes et de leurs sandales s’évanouissant dans la nuit naissante.
La ville retomba dans un silence trompeur. Rahab gravit l’escalier de pierre qui menait à la terrasse. La nuit était maintenant complète, constellée d’étoiles froides. Elle écarta les tiges de lin. Les deux hommes se relevèrent, couverts de poussière et de fibres. Ils ne dirent rien, attendant.
Alors, dans le murmure de la nuit, elle parla. Et ce ne furent pas les paroles d’une traîtresse, mais le cri étouffé d’une conscience éveillée. « Je sais que l’Éternel vous a donné ce pays. La terreur que vous inspirez s’est abattue sur nous. Tous, nous avons entendu comment il a asséché les eaux de la Mer des Joncs devant vous, quand vous êtes sortis d’Égypte. Nous avons entendu ce que vous avez fait aux deux rois des Amoréens, de l’autre côté du Jourdain, à Sihôn et à Og, que vous avez voués à l’interdit. En l’apprenant, notre cœur a fondu, le courage a manqué à chacun devant vous. Car l’Éternel, votre Dieu, est Dieu en haut dans le ciel et en bas sur la terre. »
Les mots tombèrent dans le silence, plus lourds que des pierres. C’était une confession de foi, jaillie des lèvres d’une femme cananéenne, une prostituée, dans l’ombre d’une ville condamnée. Elle avait reconnu, dans les rumeurs de défaites et de prodiges, la main d’un Dieu plus grand que les idoles de boue de Jéricho.
Puis elle plaça sa demande, un pacte dans l’ombre. « Jurez-moi par l’Éternel que, puisque je vous ai témoigné de la bonté, vous en témoignerez à mon père et à ma mère, à mes frères et à mes sœurs, et à tous les leurs, et que vous nous sauverez de la mort. »
Les hommes acquiescèrent. « Nous le jurons. Quand l’Éternel nous donnera le pays, nous userons de bonté et de fidélité envers toi. » Ils lui dirent de rassembler toute sa famille dans cette maison, lors de l’assaut. « Attache ce cordon de fil écarlate à la fenêtre par laquelle tu nous fais descendre. » Le fil écarlate, couleur de sang, de vie, de signe. Il serait leur marque, leur sauvegarde. Mais ils la mirent en garde : quiconque franchirait le seuil de cette maison pendant le combat, son sang retomberait sur sa propre tête. Le pacte était scellé dans la vulnérabilité et la confiance.
Elle les fit descendre par la fenêtre, car sa maison était construite sur la muraille. Elle leur donna un conseil : « Allez vers la montagne, de peur que ceux qui vous poursuivent ne vous rencontrent. Cachez-vous là trois jours, le temps que les poursuivants soient de retour ; après, vous poursuivrez votre chemin. »
Ils s’en allèrent, disparaissant dans les ombres des collines. Rahab resta un long moment à sa fenêtre, le morceau de corde écarlate roulé dans sa paume, rude et vivant. En bas, la ville dormait, ou faisait semblant. Les remparts semblaient immenses, invincibles à la lueur des torches des gardes. Mais elle, elle venait de placer son espoir au-delà de ces pierres. Elle avait cru à la rumeur du Dieu vivant, et cette foi, fragile comme un fil écarlate accroché à une fenêtre, deviendrait le lien entre sa destinée et celle d’un peuple qu’elle ne connaissait pas encore.
Elle ferma la fenêtre. Le silence de la maison était différent maintenant. Il était traversé par la promesse, et par l’attente. Elle savait que les murs trembleraient. Elle savait que le fracas de la guerre viendrait. Mais dans le tumulte à venir, il y aurait un signe, une tache de couleur vive sur la façade grise de la muraille, et derrière ce signe, une maison préservée. Une maison où la peur de la ville s’était transformée, pour une femme, en une étrange et audacieuse paix.




