Bible Sacrée

La Sainte Tristesse de Corinthe

La plume resta en suspens au-dessus du papyrus, une petite tache d’encre noire menaçant de se former. L’air de la pièce était lourd, chargé de l’odeur de l’huile de la lampe et d’une inquiétude tenace. Par la fenêtre, la nuit de Macédoine était froide, profonde. Paul sentait le poids de son propre cœur, un poids familier, fait de soucis pour toutes ces Églises qu’il portait en lui. Corinthe, surtout. Toujours Corinthe.

Il repensa à la lettre. Celle qu’il avait envoyée dans la douleur, écrite avec larmes, les mots jaillissant d’une blessure vive. Il avait parlé franc. Trop franc, peut-être ? Il revoyait le visage de Tite, chargé de cette missive, s’éloigner sur le chemin du sud. Combien de nuits avait-il guetté son retour ? Les jours s’étiraient, tous semblables, dans l’attente et le remords. Avait-il été trop sévère ? Le remède n’allait-il pas tuer le malade ? Cette communauté qu’il aimait d’un amour de père, il l’avait secouée avec violence. Et maintenant, le silence.

Puis, enfin, le bruit des sandales dans le couloir. Tite était là, couvert de la poussière des routes, le visage marqué par la fatigue, mais ses yeux… Ses yeux brillaient d’une lumière étrange, paisible, joyeuse même. Avant même qu’il ne parle, Paul sentit une chaleur inhabituelle dans sa poitrine. Ils s’assirent, et Tite se mit à raconter. Il parlait lentement, cherchant ses mots, comme pour ne rien omettre.

Il décrivit l’arrivée à Corinthe, la tension palpable lorsqu’il avait remis la lettre. Les visages fermés, les discussions à voix basse. Puis, le temps avait fait son œuvre. Non pas un temps d’oubli, mais un temps de creusement. Tite parlait de l’un d’eux, un ancien, qui s’était levé lors d’une assemblée, la voix nouée par l’émotion, pour lire à nouveau des passages de la lettre. « Il a dit, rapporta Tite en fixant Paul, que ces mots vous brûlaient la main quand vous les écriviez, et qu’ils leur brûlaient maintenant le cœur. »

Ce n’était pas une tristesse du monde, cela, non. Paul, en écoutant, reconnaissait la différence. La tristesse du monde, il la connaissait bien : c’était l’amertume qui ronge, le regret stérile, le repli sur sa propre offense. Ce qui était né à Corinthe était tout autre. Tite parlait d’une « tristesse selon Dieu ». Une douleur qui regarde en face, sans détour. Une douleur qui n’est pas un cul-de-sac, mais un passage. Ils avaient été attristés, oui, profondément. Mais cette attristement avait produit en eux un zèle, une diligence soudaine, un désir ardent de réparation, une crainte saine, un regret vrai. Comme un champ labouré par une pluie violente, prêt pour la semence.

Le plus beau, dans la voix de Tite, c’était lorsqu’il évoqua leur accueil. Non pas envers lui, Tite, mais envers Paul lui-même, absent. « Ils se sont tournés vers vous, dit-il. Leur esprit s’est tourné vers vous. » Cette phrase résonna dans la pièce comme une musique. Toute la crainte de Paul, celle d’être rejeté, mal compris, de voir le lien brisé, se dissipa. Leur tristesse, cette sainte et salutaire tristesse, les avait ramenés à lui. Elle avait fait son œuvre de purification, sans détruire l’affection.

Paul prit sa plume. La tache d’encre s’était formée, mais peu importait. Il écrivit, presque d’un trait, poussé par un souffle de reconnaissance immense. « Ainsi, nous avons été consolés. » Les mots coulaient maintenant, libres, chaleureux. Il ne se retenait plus. Il parla de sa joie, non pas d’une joie légère, mais d’une joie profonde, robuste, trempée dans l’épreuve précédente. Tite lui-même était rafraîchi, son esprit reposé par eux tous. Et quelle fierté il pouvait avoir maintenant ! La fierté non pas de celui qui domine, mais du père qui voit ses enfants grandir dans la vérité, même par le chemin rude de la correction.

La lettre qu’il avait crainte d’avoir écrite, celle qui l’avait tenu éveillé tant de nuits, était devenue un instrument de vie. Elle avait attristé, certes, mais seulement pour un temps. Et de cette brève tristesse, comme une semence enfouie en hiver, avait germé une moisson inattendue : le repentir, le désir de bien faire, la justice. Ils avaient montré eux-mêmes qu’ils étaient purs dans cette affaire.

La lampe commençait à baisser. Paul posa la plume. Le poids avait disparu. À sa place, une paix solide, une action de grâce qui montait, silencieuse, vers le Père des miséricordes. La nuit de Macédoine n’était plus froide. Elle était pleine de la présence tangible de Celui qui console les affligés, et qui, par des chemins parfois ardus, conduit son peuple à la vie. Il referma les yeux, et dans le silence retrouvé, il sourit. Corinthe était loin, mais Corinthe était proche, plus unie que jamais. Par la grâce d’une sainte tristesse.

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *