Le royaume tremblait. Une fièvre sourde courait sous les pierres chaudes de Samarie, et l’air lui-même, chargé des senteurs d’épices et de poussière, semblait attendre le prochain coup de tonnerre. C’était un temps où les trônes avaient la consistance de la brume matinale, promesse vite dissipée par le soleil impitoyable de la convoitise.
Azaria, fils d’Amatsia, régnait à Jérusalem depuis déjà cinquante-deux ans. Les gens du peuple, en le croisant lors de ses rares sorties du palais, le voyaient marcher lentement, le visage noble mais fermé, comme sculpté dans un bois ancien. On chuchotait qu’il vivait retiré dans une maison d’isolement, à cause de la maladie. La lèpre. Elle rongeait son autorité autant que sa peau, laissant les rênes du quotidien à son fils Jotham, qui jugeait à la porte de la ville. Azaria, dans sa quarantaine d’années de règne, avait fait « ce qui est droit aux yeux de l’Éternel », à la manière de son père. Pourtant, les hauts lieux persistaient, tenaces comme les ronces au flanc des collines ; le peuple y sacrifiait encore, la fumée montant vers d’autres cieux. Un règne long, stable en apparence, mais traversé par le silence douloureux d’un roi absent.
Pendant ce temps, dans le Nord turbulent, l’ombre des épées était plus courte, plus prompte à frapper.
Zacharie, fils de Jéroboam, monta sur le trône d’Israël à Samarie. Six mois. Six mois seulement, le temps de s’asseoir sur le coussin de pourpre, de sentir son poids, d’envisager peut-être un lendemain. Shallum, fils de Yabesh, n’était pas un prince, ni un général renommé. Un homme du peuple, ou peut-être un officier obscur, au regard assez dur pour fixer le soleil en face. Il ourdit sa conspiration dans l’ombre des casernes, au milieu des rires gras et du cliquetis des armes. Puis il frappa, en public, à Yibleam. Pas dans un corridor sombre, non. En plein jour, devant des témoins glacés d’effroi. Le sang de Zacharie se mêla à la poussière de la place. Ainsi s’éteignit, d’un coup de poignard, la dynastie de Jéhu, comme l’Éternel l’avait dit à son ancêtre : « Tes fils jusqu’à la quatrième génération s’assiéront sur le trône d’Israël. » La parole était accomplie, dans le fracas du métal et le râle d’un roi.
Shallum prit la place. Un mois. Pas même un cycle lunaire complet. Menahem, fils de Gadi, remontait de Tirça avec ses hommes, une bande de guerriers endurcis aux visages tailladés par le vent du désert. Ils marchaient sur Samarie comme une tempête de sable. Shallum, qui avait goûté si brièvement au pouvoir, dut le défendre. Il échoua. La ville tomba, et Shallum avec elle. Menahem n’était pas un homme de demi-mesure. Après avoir consolidé son pouvoir, il tourna son regard vers Tipsach, une ville qui avait refusé de lui ouvrir ses portes. Sa colère fut terrible. Il fendit le ventre des femmes enceintes. Un détail d’une horreur si crue, si inimaginable, qu’il resta gravé dans la mémoire collective comme une marque de feu, la signature d’un règne né dans la barbarie.
Menahem régna dix ans à Samarie. Il fit « ce qui est mal aux yeux de l’Éternel », s’accrochant aux péchés de Jéroboam, ce veau d’or qui semblait peser sur le pays comme une malédiction héréditaire. Puis vint Poul, roi d’Assyrie. L’Empire. Son nom seul faisait sécher la salive dans les bouches. Il monta contre le pays, et Menahem, le brutal, se transforma en suppliant. Pour acheter le souffle de son royaume, il leva un impôt sur tous les hommes riches d’Israël : cinquante sicles d’argent par tête. Une somme exorbitante. L’argent coula vers l’Assyrie, lourd et froid, et Poul consentit à rester chez lui, pour un temps. Le royaume vivait à crédit, humilié, saigné à blanc.
Pekachia, fils de Menahem, lui succéda. Deux ans. Il marchait probablement dans les traces de son père, avec la même incurie spirituelle. Mais un de ses officiers, Pékach, fils de Remalia, ourdissait dans l’ombre. La conspiration était devenue l’artisanat principal de la cour de Samarie. Avec l’aide de cinquante Galaadites, Pékach frappa. Ce ne fut pas dans un champ de bataille, mais dans le cœur même du pouvoir, dans la citadelle du palais royal, aux côtés d’Argob et d’Arié. Le sang encore. Toujours le sang. Le trône tremblait, avide.
Pékach prit le pouvoir pour vingt années de désordre. Son règne fut marqué par le même mal, obstiné. Et pendant ce temps, à Jérusalem, Jotham, fils d’Ozias, gouvernait vraiment. Son père, le lépreux, était mort. Jotham, devenu roi, bâtit la porte supérieure du Temple, cette porte qui regardait vers le nord, d’où venaient toujours les menaces. Il fortifia des villes, construisit des tours dans les forêts. Un règne de consolidation, de pierre et de bon sens. Il fit, lui aussi, « ce qui est droit aux yeux de l’Éternel ». Mais les hauts lieux, maudits hauts lieux, demeuraient. Le peuple persistait dans ses égarements, comme attaché à ses propres chaînes.
Et les jours s’écoulaient, pesants. Dans le Nord, l’ombre de l’Assyrie grandissait, plus menaçante que jamais. Tiglath-Piléser, un nom à faire frémir les murs, monta. Il prit Ijjon, Abel-Beth-Maaca, Janoach, Kédesh, Hatsor, tout le pays de Nephthali. Il emmena le peuple en captivité, un long cortège d’âmes brisées marchant vers un horizon inconnu. Le royaume d’Israël se vidait, morceau par morceau, comme un fruit pourri tombant de l’arbre.
Puis vint la dernière conspiration. Osée, fils d’Éla, se leva contre Pékach, le frappa à mort, et s’empara du trône. Le chaos semblait avoir engendré son propre maître.
À Jérusalem, Jotham s’endormit finalement avec ses pères. On l’enterra dans la cité de David, dans le silence relatif d’un royaume encore debout, mais désormais seul, terriblement seul, face à la tempête qui avait déjà englouti le Nord. Le règne d’Achaz, son fils, allait commencer, sous un ciel qui ne promettait plus rien.
Ainsi se déroulaient ces années, tissées de violence et de grâce fragile, où la fidélité de quelques-uns à Jérusalem contrastait avec l’hémorragie spirituelle et politique de Samarie. Une époque où le trône de David tenait encore, fissuré mais solide, tandis que celui d’Israël n’était plus qu’un escabeau trempé de sang, sur lequel se succédaient des hommes que l’histoire ne retiendrait que pour leurs crimes et leur chute. Le fil de la promesse, à Juda, résistait, ténu, attendant son heure dans le dessein impénétrable de Dieu.




