Bible Sacrée

La Transmission du Trône à Salomon

Le vieux roi sentait le poids des années, non pas comme une fatigue, mais comme une pression sourde contre ses tempes, une urgence qui battait au rythme de son pouls. Jérusalem, enfin paisible, bruissait autour de lui d’une activité qui n’était plus celle des guerres. Dans le grand hall de son palais, les bruits lui parvenaient assourdis : le grincement lointain des scies sur le bois, le choc mat des marteaux sur le métal, le va-et-vient incessant des ouvriers. Une poussière fine, mêlée de sciure de cèdre et de poudre de granit, dansait dans les rais de lumière qui traversaient les stores. Elle lui rappelait la poussière des champs de bataille, mais celle-ci était féconde.

Il avait convoqué Salomon. Le jeune homme se tenait devant lui, droit, le visage encore lisse mais les yeux empreints d’une gravité qui rassurait le père. David lui posa les mains sur les épaules ; ses propres mains, couturées et veinées, semblaient appartenir à un autre, à ce guerrier qui avait étranglé des lions et lancé des pierres avec une précision mortelle. Maintenant, elles ne servaient qu’à transmettre.

« Tu vois toutes ces préparations, mon fils ? » Sa voix était rauque, usée par les ordres et les psaumes murmurés dans l’obscurité. « Ces bois de cèdre du Liban qui sentent encore la forêt humide, ces blocs de pierre choisis un à un dans les carrières, ces stocks de bronze et de fer qui brillent comme des trésors… Tout cela est pour une maison. Pas pour un palais. Pour une maison que tu construiras à l’Éternel, le Dieu d’Israël. »

Il fit quelques pas, une légère raideur dans la jambe, séquelle d’une vie à cheval et à pied sur des sentiers rocailleux. « J’avais dans le cœur de lui bâtir cette maison. J’avais même dit à Nathan le prophète : « Voici, j’habite dans une maison de cèdre, et l’arche de l’alliance de l’Éternel est sous des tentes. » » Un sourire triste effleura ses lèvres. « Mais la parole de l’Éternel est venue à Nathan, et elle est venue à moi. Elle disait : « Tu as versé beaucoup de sang, et tu as fait de grandes guerres. Tu ne bâtiras pas une maison à mon nom. » »

Il se tourna vers Salomon, et ses yeux s’embuèrent, non de regret, mais d’une forme de tendresse douloureuse. « Ce n’est pas un rejet, mon enfant. C’est un ordre. Et une promesse. Car Il m’a dit : « Voici, il te naîtra un fils qui sera un homme de repos, et je lui donnerai du repos à l’égard de tous ses ennemis d’alentour. Salomon sera son nom, et je donnerai la paix et la tranquillité à Israël pendant sa vie. Ce sera lui qui bâtira une maison à mon nom. » »

Le nom de Salomon, *Shelomoh*, dérivé de *shalom*, la paix. David le prononçait comme une prière exaucée. Toute sa vie de combats trouvait son achèvement, son sens profond, dans ce jeune homme qui n’avait jamais tiré l’épée. La paix n’était pas une absence, mais un édifice à construire.

Il emmena Salomon à travers les cours, lui montrant les montagnes de matériaux. « J’ai, dans ma faiblesse et dans ma pauvreté, préparé pour la maison de l’Éternel cent mille talents d’or, un million de talents d’argent, et du bronze et du fer en quantité si grande qu’on ne peut les peser. J’ai aussi préparé du bois et des pierres. Et tu pourras encore y ajouter. »

Les chiffres étaient astronomiques, écrasants. Ils parlaient de décennies de butin consacré, de tributs mis de côté, d’une obsession patiente. Ce n’était pas de la richesse thésaurisée par orgueil. C’était une offrande accumulée, goutte à goutte, bataille après bataille, en vue d’un seul jour.

« Lève-toi maintenant, reprit David, la voix soudain ferme, chargée de l’autorité qui avait rallié les tribus. Sois fort et prends courage. Ne crains point et ne t’effraie point. Car l’Éternel Dieu, mon Dieu, sera avec toi. Il ne te délaissera point, il ne t’abandonnera point, jusqu’à ce que tout l’ouvrage pour le service de la maison de l’Éternel soit achevé. »

Il parla alors des plans, non pas des rouleaux de parchemin minutieux – d’autres s’en chargeraient –, mais de l’essence du projet. « Voici, malgré toutes mes peines, j’ai préparé pour la maison de l’Éternel cent mille talents d’or… Mais l’or et l’argent ne sont rien sans la sagesse. Écoute : c’est à toi que revient la charge d’ordonner les prêtres et les Lévites, d’établir les tours de service, de veiller à ce que chaque coupe, chaque chandelier, chaque autel soit à sa place, selon le modèle qui t’a été donné. »

Il s’arrêta près d’un énorme bloc de pierre de taille, poli à la main. Sa paume caressa la surface, étonnamment lisse. « Ces pierres sont taillées hors de la montagne. Elles viennent de loin. On les a extraites, transportées, façonnées dans le silence et l’effort, pour qu’ici, elles s’assemblent parfaitement, sans bruit de marteau. C’est une image, Salomon. Ton règne doit être ainsi. Un assemblage de paix, où tout trouve sa place dans le silence de la soumission à Dieu. »

La journée déclinait. Les ombres s’allongeaient, bleuissant les piles de cèdre. David, fatigué mais apaisé, sentait le fardeau passer de ses épaules à celles, plus jeunes, de son fils. Il avait été la racine, rugueuse et enfouie dans le sol sanglant de l’histoire. Salomon serait le tronc, droit et fier, portant le feuillage et le fruit.

« Maintenant, dit-il enfin, que l’Éternel te donne de la sagesse et de l’intelligence, et qu’il t’établisse sur Israël, en observant sa loi. Alors tu prospéreras, si tu as soin de mettre en pratique les statuts et les ordonnances que l’Éternel a prescrits à Moïse pour Israël. »

Il le regarda une dernière fois, buvant son visage comme si c’était la dernière coupe d’un banquet long et difficile. « Prends courage, et à l’œuvre ! Que l’Éternel soit avec toi. »

Salomon s’inclina, sans un mot. Les paroles étaient trop lourdes pour une réponse immédiate. Elles devaient descendre, se déposer, germer. Il sortit de la présence de son père, et le bruit des préparatifs lui parvint différemment. Ce n’était plus une activité confuse, mais le prélude à une symphonie sacrée dont il devait maintenant être le chef d’orchestre.

David resta seul dans la pénombre naissante. Les odeurs de bois et de pierre étaient douces. Il pensa à l’arche, qui reposait encore sous une tente, et son cœur, ce cœur qui avait tant désiré, se mit en paix. Il avait jeté les fondations, non dans la pierre, mais dans l’obéissance et dans la transmission. La maison véritable, il le savait, n’était pas faite de mains d’hommes. Mais les mains d’hommes, guidées par une foi patiente, pouvaient élever un signe, un appel, une demeure terrestre pour le Nom. Et cela, par la grâce, il avait pu le commencer.

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