Le jour se leva sur Jérusalem comme une haleine chaude et lourde. Une poussière ocre, soulevée par les chars et les caravanes, flottait en permanence au-dessus des murailles, collant à la sueur des portefaix et aux voiles fines des femmes riches. La ville était pleine, vibrante, prospère sous les derniers jours du roi Ozias. Sur les places, les marchands de Tyr vantaient leurs étoffes, les éleveurs d’Hébron négociaient le bétail pour les sacrifices, et l’argent changeait de mains avec un bruit sec et joyeux.
Dans la maison d’Éliakam, un homme dont le nom n’est resté nulle part ailleurs, on se préparait pour le pèlerinage. Sa fille, Myriam, aidait sa mère à enfourner les pains sans levain. L’odeur du bois de figuier qui brûlait se mêlait à celle des épices. « Père dit que le prophète parlera aujourd’hui près de la porte des Tailleurs de Pierre, » murmura Myriam, les mains enfarinées. Sa mère hocha la tête sans répondre, le front soucieux. Parler, des prophètes, il en venait toujours, certains hurlant des malheurs, d’autres promettant la faveur de l’Éternel. La ville en était saturée, comme de la poussière.
Plus haut, sur la colline, le Temple étincelait. La cour des sacrificateurs était déjà une fournaise d’activité. Le sang des taureaux et des béliers coulait dans les rigoles de pierre, tiède, avec cette odeur de fer et de vie éteinte qui prenait à la gorge. Les prêtres, vêtus de blanc, vaquaient avec une efficacité routinière. On offrait l’holocauste du matin. Les chants des Lévites montaient, cadencés, parfaits. Tout était fait selon la Loi, chaque geste, chaque parole. Un observateur étranger aurait vu la piété la plus aboutie.
C’est à ce moment-là qu’il vint. Il n’était pas jeune. Son visage était creusé par le soleil et quelque chose d’autre, une usure qui ne venait pas des champs. Ses vêtements étaient simples, frustes, mais propres. Il ne hurla pas. Il se tenait sur les marches qui menaient à la porte orientale, là où la foule, après avoir fait son offrande, se pressait pour vaquer à ses affaires. Et il parla. Sa voix ne tonna pas. Elle portait, pourtant, étrangement claire, tranchant le brouhaha sans effort apparent.
« Écoutez, cieux ! Prête l’oreille, terre ! Car l’Éternel parle. »
Quelques têtes se tournèrent, irritées. Un vendeur d’encens ricana. Myriam et son père, qui venaient de quitter l’enceinte sacrée, s’arrêtèrent, poussés par la curiosité plus que par la piété.
« J’ai nourri et élevé des fils, et ils se sont révoltés contre moi. » La voix était maintenant empreinte d’une lassitude immense, celle d’un père devant l’ingratitude absolue. « Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître ; Israël ne connaît pas, mon peuple n’a point d’intelligence. »
Éliakam sentit un petit frisson lui parcourir l’échine. Les paroles n’étaient pas adressées aux nations païennes, mais à eux, à la foule propre, sacrifiante, priante. Le prophète posait sur eux un regard qui semblait traverser les tuniques de lin fin et voir la pourriture en dessous.
Et il décrivit. Non pas des armées ennemies, pas encore. Il décrivit ce qu’il voyait, ce que tout le monde voyait mais sur quoi tout le monde fermait les yeux. La ville, fidèle en apparence, était malade. « De la plante du pied jusqu’à la tête, rien n’est en bon état : ce ne sont que blessures, contusions et plaies vives. » Il parlait des juges qui acceptaient un pot de vin dans l’ombre du prétoire, des marchands qui rognaient sur les mesures d’épha, des veuves dont on grignotait le champ sous de faux contrats. Il parlait des mains tendues pour la prière, encore tachées du sang d’une rixe. Il parlait de la violence qui crépitait aux carrefours, le soir venu, après les offices.
« Qu’ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices ? dit l’Éternel. Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des veaux ; je ne prends point plaisir au sang des taureaux, des agneaux et des boucs. »
Un silence de stupéfaction tomba sur le petit groupe qui s’était maintenant attroupé. Le sacrificateur sorti pour prendre l’air se figea, pâlit. Ces mots frappaient au cœur même de leur sécurité, de leur identité. Le Temple, les rites, les fêtes… vides ? Myriam regarda ses mains. Elle venait de payer pour un pigeon, l’offrande des pauvres. Était-ce inutile ?
Le vieil homme continua, implacable. « Quand vous étendez vos mains, je détourne de vous mes yeux ; quand vous multipliez les prières, je n’écoute pas. » Sa main, maigre et nerveuse, se leva et désigna la cité qui grimpait vers le palais royal. « Vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiez-vous ! Ôtez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions ! Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ! Recherchez la justice, secourez l’opprimé, faites droit à l’orphelin, défendez la veuve. »
Ce n’était pas un appel à plus de cérémonies. C’était un appel à un changement de vie, radical, intime, social. Un frisson parcourut la foule, mêlé d’incrédulité et d’une gêne sourde.
Puis vint l’étrange retournement, la parole qui gardait une porte ouverte dans le mur de la condamnation. La voix se fit moins dure, empreinte d’une douleur qui contenait un espoir têtu. « Venez, et plaidons ! dit l’Éternel. Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ; s’ils sont rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine. »
Myriam retint son souffle. Le blanc de la neige sur les sommets de l’Hermon, qu’on apercevait les jours très clairs. Une pureté impossible, offerte. À une condition : « Si vous avez de la bonne volonté et si vous êtes dociles, vous mangerez les meilleures productions du pays ; mais si vous refusez et vous montrez rebelles, vous serez dévorés par le glaive. Car la bouche de l’Éternel a parlé. »
Le prophète se tut. Il les regarda un long moment, ces visages fermés, perplexes, certains déjà tournés vers d’autres préoccupations. Puis il descendit les marches et s’enfonça dans la ruelle qui sentait l’urine et la menthe sauvage. Il disparut.
La vie reprit son cours. Les sacrifices continuèrent. L’argent continua de cliqueter. Les plaideurs continuèrent de corrompre les juges. Mais quelque chose planait désormais. Une sentence était suspendue. La ville, fidèle et corrompue, continuait ses rites, mais les paroles du vieil homme restaient, comme un goût de cendre sur la langue après une fête.
Myriam, ce soir-là, en balayant le seuil, regarda longuement la tache sombre laissée par le sang d’un agneau qu’on avait égorgé plus tôt dans la journée. Elle pensa au visage las du prophète. Elle pensa au champ de la veuve Nabaoth, dont son propre oncle convoitait une parcelle. Elle se demanda, pour la première fois, si le parfum de l’encens montait vraiment plus haut que les toits de la ville. Le silence qui répondit à sa question intérieure était plus lourd que tous les chants du Temple.




