La poussière d’Iconium collait à la peau, fine et tenace, soulevée par le va-et-vient des chars et des sandales sur les chemins de la ville. Paul serrait le rouleau dans sa main, non par nécessité, mais comme un point d’ancrage. Barnabas marchait à ses côtés, le regard balayant la place publique où commençait à se former un attroupement. L’air sentait l’huile chaude, le cumin et la sueur.
Ils avaient parlé dans la synagogue d’abord, comme à leur habitude. Les mots de Paul, tissés de l’Écriture et traversés par la révélation du Ressuscité, avaient trouvé un écho chez certains Juifs, et surtout parmi ces Grecs nombreux, avides d’un Dieu qui ne soit pas de marbre ou d’or. Les visages s’étaient illuminés, d’autres s’étaient assombris. Déjà, un murmure hostile courait, porté par ceux qui voyaient leur autorité grignotée, leur ordre ancien bousculé par cette annonce folle d’un Messie crucifié et vivant.
Les jours passèrent, faits de discussions passionnées dans l’enceinte étroite des maisons, au seuil des ateliers de tisserands, à l’ombre des portiques. Les deux hommes parlaient avec une hardiesse qui puisait sa force non dans l’éloquence apprise, mais dans la certitude du témoignage. Le Seigneur, disaient-ils, rendait témoignage à la parole de sa grâce en permettant que se produisent, par leurs mains, des signes et des prodiges. Un boiteux de naissance, à l’entrée de la maison de Jason, avait senti une chaleur étrange lui parcourir la jambe atrophiée en entendant Barnabas parler de la compassion du Christ. Il s’était levé, d’abord chancelant, puis d’un pas de plus en plus ferme. La nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre.
Mais la ville se divisa. Une fracture brutale. D’un côté, ceux qui écoutaient la Parole. De l’autre, les chefs religieux, piqués au vif, et avec eux une foule d’hommes influents, qui agitèrent le peuple. L’atmosphère devint lourde, électrique. On chuchotait dans les ruelles. Des regards en coin, chargés de méfiance, suivaient les deux étrangers.
Un matin, comme le soleil cognait déjà sur les tuiles, un disciple, le visage décomposé, les prévint : « Ils veulent vous lapider. Ils ont monté la tête de la foule. Ils viennent. » Il n’y avait plus de temps pour les longs discours. Une fuite précipitée, par les arrière-cours, hors des murs, sur la route poudreuse menant aux cités de la Lycaonie : Lystre et Derbé.
Lystre était différente. Une ville de province, aux maisons basses, adossée à des collines pierreuses. Le peuple ici, lycaonien pour beaucoup, parlait une autre langue, vivait sous d’autres dieux. Le premier jour sur la place, Paul vit un homme qui l’écoutait, assis sur une borne. Ses yeux, profondément enfoncés, brillaient d’une intelligence vive, mais ses jambes, inertes, trahissaens une paralysie de naissance. Il n’avait jamais marché. Il se nommait Tityus.
Paul parlait. Sa voix, un peu rauque de fatigue, portait cependant une conviction qui traversait la barrière des mots. Il fixa Tityus. Dans le silence qui se fit, il vit en cet homme une foi simple, ouverte, comme une terre en attente de semence. Une foi qui n’avait pas besoin de longues démonstrations. D’une voix forte, qui couvrit les bruits du marché, Paul lui lança : « Lève-toi droit sur tes pieds ! »
Ce ne fut pas un cri magique. Ce fut un ordre adressé à une vie déjà touchée par la grâce. Et Tityus, dans un mouvement qui parut d’abord incroyable à lui-même, bondit sur ses pieds et se mit à marcher. Il fit trois pas, puis dix, puis il parcourut toute la place, ses jambes nouvellement fortes le portant comme si elles l’avaient toujours fait.
Alors, ce fut le délire.
Un grondement monta de la foule. Mais ce n’était pas le grondement d’Iconium. C’était une clameur de stupeur joyeuse, mêlée de terreur superstitieuse. Ils se mirent à crier en lycaonien, une langue que Paul et Barnabas ne comprenaient pas. Des gestes affolés furent faits vers le temple de Zeus, situé près des portes de la ville. Des prêtres, alertés par le tumulte, accoururent, des bandelettes de lin au front, le visage grave.
Le malentendu était total, grotesque et terrible.
La foule voyait en Barnabas, avec sa stature imposante, sa barbe digne, sa présence tranquille, Zeus lui-même. Et Paul, l’orateur, le moteur de l’action, était Hermès, le messager des dieux. Le peuple, dans sa pensée mythologique, ne pouvait concevoir un tel miracle autrement que comme une épiphanie divine. Le prêtre de Zeus fit amener des taureaux, parés de guirlandes de fleurs, et apporta des tuniques de pourpre. Ils voulaient leur offrir un sacrifice.
Quand Paul et Barnabas comprirent enfin, ce fut une horreur qui les saisit. Ils déchirèrent leurs vêtements, un geste de deuil et de protestation juif, incompréhensible pour la foule. Ils se ruèrent au milieu du peuple, non plus en enseignants, mais en suppliants effrayés.
« Pourquoi faites-vous cela ? cria Paul, la voix brisée par l’effroi. Nous aussi, nous sommes des hommes, soumis aux mêmes passions que vous ! » Et il se mit à leur parler, à tâtons, cherchant des mots simples, des images qu’ils pourraient saisir : le Dieu vivant, qui a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve. Ce Dieu qui, dans les générations passées, a laissé toutes les nations suivre leurs propres chemins, sans pour autant se laisser sans témoignage. Il leur parla des pluies bienfaisantes, des saisons de fruits, de la nourriture qui comble les cœurs de joie. « Ce ne sont pas des dieux lointains, criait-il en montrant le ciel bleu et dur, c’est le Dieu unique qui vous comble de bienfaits ! »
Ce fut un combat de chaque instant. À peine parvenaient-ils à retenir la foule de son geste idolâtre, que déjà d’autres voix s’élevaient. Des voix nouvelles, arrivées d’Iconium, et aussi d’Antioche de Pisidie. Des Juifs déterminés, qui avaient suivi leur trace. Ils se mêlèrent à la foule, semant le doute, retournant l’admiration en fureur. « Ils sont des imposteurs ! Ces miracles sont des illusions ! Ils bouleversent le monde entier, et maintenant ils sont venus ici ! »
La foule, versatile, se laissa empoisonner. L’adoration se changea en haine en un clin d’œil. L’atmosphère devint sinistre. Paul, qui parlait encore, vit les visages se fermer, les pierres apparaître dans les mains. Ce fut soudain, brutal. Une pierre le frappa à la tempe. Le monde vacilla. Une clameur sauvage s’éleva. Ils se jetèrent sur lui, le traînèrent hors de la ville, comme un déchet, comme une offrande impure à rejeter dans les champs. Les pierres s’abattirent, lourdes, précises, meurtrières. Le bruit sourd des impacts sur le corps. La poussière qui se mêlait au sang. Puis, plus rien. Ils le laissèrent pour mort, un tas informe au bord du chemin.
Dans le crépuscule qui tombait, les disciples, risquant leur vie, sortirent en cachette. Ils s’approchèrent du corps inerte. Un gémissement, faible, leur répondit. Paul respirait. Ils le portèrent, le soutinrent, le ramenèrent à l’intérieur des murs, dans la maison d’un croyant. Toute la nuit, ils veillèrent, appliquant des linges humides sur ses plaies, priant dans un murmure. Au petit matin, les premières lueurs grises trouvant les visages tirés par l’insomnie, Paul ouvrit les yeux. Son corps n’était qu’une douleur unique, mais son esprit était clair. Il regarda les frères assemblés, et un souffle de détermination passa sur son visage tuméfié.
Le lendemain, au mépris de toute prudence humaine, il se leva. Avec Barnabas, ils quittèrent Lystre pour Derbé. Ils y annoncèrent la bonne nouvelle, ils y firent des disciples. Puis, contre toute attente, ils firent demi-tour. Ils repassèrent par Lystre, par Iconium, par Antioche. Ils revinrent sur les lieux de leur supplice et de leurs fuites. Non en triomphateurs, mais en bergers. Il fallait affermir les âmes des disciples, les exhorter à persévérer dans la foi, leur dire avec une gravité nouvelle que c’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. Ils instituèrent des anciens dans chaque Église, priant avec jeûnes, les confiant au Seigneur en qui ils avaient cru.
Leur chemin les ramena finalement vers la côte, vers Attalie, puis Antioche de Syrie, d’où ils étaient partis. Quand ils réunirent l’Église, ils racontèrent tout. Non pas leurs succès, mais tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert aux nations la porte de la foi. Ils se reposèrent là, un temps, au sein de cette communauté qui était leur port d’attache. Mais dans le regard de Paul, encore marqué par les contusions à peine effacées de Lystre, on pouvait déjà lire l’appel des routes nouvelles, le poids des villes encore silencieuses qui attendaient d’entendre l’histoire, toujours la même, toujours neuve, d’un Dieu fait homme, mort et ressuscité.




