La chaleur de l’après-midi pesait sur Éphèse, une chaleur lourde et poussiéreuse qui collait à la peau. Assis à l’ombre relative de son étal, Élazar fixait la rue sans vraiment la voir. Ses mains, crevassées et tachées d’encre, reposaient à plat sur le rouleau à moitié déployé. Il écoutait. Toujours il écoutait. Les voix montaient du carrefour, un mélange agressif de grec et de latin, de rires trop forts et de disputes soudaines.
« Tu sais, Timothée, » murmura-t-il sans tourner la tête, sachant que le jeune homme était penché sur un compte à l’arrière de l’échoppe, « parfois, les mots de Paul me reviennent comme un écho à ce que mes yeux enregistrent. »
Timothée leva les yeux, une lassitude précoce au fond de son regard. « Lesquels cette fois, vieil ami ? »
Élazar laissa son index parcourir une colonne de texte. « Ceux qu’il t’a écrits. *Sache que, dans les derniers jours, il surviendra des temps difficiles.* » Il marqua une pause, laissant le grincement d’un chariot surchargé remplir l’espace. « Vois cet homme, là-bas, près de la fontaine. »
Timothée suivit son regard. Un homme en tunique fine, au visage lisse et aux gestes emphatiques, était entouré d’un petit groupe. Il parlait avec une assurance totale, ponctuant ses phrases de grands mouvements des bras. On devinait à ses pieds quelques amulettes et des parchemins aux sceaux clinquants.
« Il se dit *gnostikos*, » soupira Élazar. « Il vend la connaissance secrète, la promesse d’une évasion du monde matériel, qu’il dit mauvais. Il flatte les riches matrones, exploite la peur des marchands. *Car il viendra des hommes amis d’eux-mêmes, aimant l’argent, fanfarons, hautains.* Paul ne se trompait pas. Cet homme-là, sa piété est une façade. Une marchandise. »
Un couple passa devant l’étal, enlacés d’une manière qui fit détourner les yeux de Timothée. La femme riait, un rire perçant, et lança une plaisanterie grivoise à l’oreille de son compagnon. Leur attitude n’avait rien de la pudeur ou du respect mutuel dont Paul parlait souvent. Élazar ne commenta pas, mais son silence était éloquent. *Blasphémateurs, sans cœur, sans loyauté.*
Plus loin, une dispute éclata entre deux vendeurs. L’accusation de vol fut lancée, puis immédiatement, des injures terribles, des appels aux dieux pour qu’ils frappent l’adversaire, la famille de l’adversaire, jusqu’à ses bêtes. La violence tournoyait dans l’air, prête à se concrétiser. *Insolents, emportés, enclins à la calomnie.* Les mots du vieil apôtre, écrits dans la pénombre d’une prison romaine, prenaient chair et os dans la lumière crue d’Éphèse.
« Le plus troublant, » reprit Élazar d’une voix plus basse, comme s’il craignait d’être entendu par les murs eux-mêmes, « ce ne sont pas les païens. C’est parmi nous que cela ronge. Je pense à Démas… » Le nom tomba comme une pierre. Timothée serra les mâchoires. Démas, un compagnon de route, avait peu à peu délaissé les assemblées, séduit par les perspectives d’un commerce florissant avec Rome. *Ils garderont les apparences de la piété, mais ils en renieront la puissance.*
« Et ces femmes, » continua Élazar, non sans une certaine tristesse. « Ces femmes oisives, remplies de péchés, entraînées par toutes sortes de désirs, toujours à s’instruire sans jamais parvenir à la connaissance de la vérité. » Il pensait à certaines épouses de notables, qui collectionnaient les enseignants comme d’autres les bijoux, papotant de doctrines nouvelles lors de banquets, transformant la foi en passe-temps intellectuel, en objet de prestige social.
Le jour déclinait, teintant la pierre des bâtiments d’un orangé mélancolique. L’agitation de la rue ne faiblissait pas, mais changeait de nature, se préparant aux excès du soir.
« Alors, on baisse les bras ? » demanda Timothée, une pointe d’amertume dans la voix. La charge qu’il portait – cette jeune Église, ces problèmes doctrinaux, ces caractères difficiles – pesait lourd sur ses épaules.
Élazar tourna enfin son visage ridé vers lui. Ses yeux, pâles et fatigués, brillèrent d’une lueur soudaine.
« Baisser les bras ? Non. Paul ne t’a pas laissé sans ressources face à ce portrait. Souviens-toi. *Mais toi, tu as suivi de près mon enseignement, ma conduite, mes projets.* » Il frappa doucement le rouleau du doigt. « Tu as un ancrage. Une mémoire. Tu m’as vu supporter des persécutions. Tu sais d’où viennent ces forces. Et surtout… » Il poussa le rouleau vers Timothée. « *Dès ton enfance, tu connais les saintes lettres.* »
La voix du vieil homme se fit plus chaude, intime. « Ces Écritures, Timothée, ce ne sont pas des paroles mortes. Elles respirent. En elles est la sagesse qui conduit au salut par la foi en Christ-Jésus. *Toute l’Écriture est inspirée de Dieu et utile.* Utile. Pas pour briller dans les débats. Utile pour enseigner, pour convaincre, pour redresser, pour éduquer dans la justice. C’est ton épée et ton bouclier dans ces jours mauvais. »
Dehors, le marchand d’illusions avait rangé ses amulettes. Les ivrognes commençaient à chanter près des tavernes. L’air était chargé des parfums lourds des cuisines et des effluves moins nobles des ruelles.
« L’imposture progressera, » murmura Élazar, presque pour lui-même. « Ces hommes iront de mal en pis, à la fois trompeurs et trompés. Le tableau est sombre. Mais il n’a pas le dernier mot. »
Il regarda Timothée droit dans les yeux. « Le dernier mot, c’est à toi de l’écrire. Par ta fidélité. Par ton attachement à ce que tu as reçu. Par ta persévérance à enseigner, patiemment, inlassablement, même quand le monde autour crie le contraire. Même quand cela semble une goutte d’eau dans l’océan de cette… » il chercha le mot, un geste vague vers la rue, « cette *iniquité affairée*. »
Timothée resta silencieux un long moment, regardant les ombres s’allonger. La peur, la lassitude, étaient bien présentes. Mais sous ses doigts, le cuir du rouleau était ferme, familier. Les mots de David, de Moïse, d’Ésaïe, et par-dessus tout, les paroles et la vie de son Seigneur, et les instructions de Paul, son père dans la foi.
Il ne s’agissait pas de gagner la ville. Pas ce soir. Il s’agissait de tenir. D’être homme de Dieu, *accompli*, équipé pour toute œuvre bonne. Même si la seule bonne œuvre de cette nuit était de garder allumée la lampe dans la petite salle de l’assemblée, et d’y ouvrir les Écritures pour ceux qui viendraient, assoiffés d’autre chose que des mirages du carrefour.
« Roule le parchemin, Élazar, » dit-il finalement, en se levant. Sa voix était ferme, sans emphase. « Il est temps de fermer l’échoppe. L’assemblée du soir va bientôt commencer. »
Et dans l’obscurité qui tombait, tandis que les bruits du monde poursuivaient leur cours, une autre lumière, ténue mais tenace, se préparait à briller.




