Bible Sacrée

Le Choix sous les Chênes

Le soleil de la fin d’après-midi étirait les ombres des chênes de Sichem. Une chaleur lourde, chargée de l’odeur de la terre labourée et des herbages foulés par la foule, planait sur l’assemblée. Ils étaient là, debout ou assis sur les pierres moussues, des vieillards aux traits creusés comme les lits des torrents à sec, des hommes dans la force de l’âge aux mains calleuses, des femmes aux regards graves serrant contre elles les plus jeunes. Tous les visages étaient tournés vers lui, Josué, dont le dos voûtait un peu sous le poids des années, mais dont la voix portait encore, claire et ferme, au-delà du premier rang.

Il ne se tenait pas sur une estrade. Il était parmi eux, un vieux chef au milieu de son peuple, usé par les guerres et les longues marches. Il leva les mains, paumes ouvertes, dans un geste lent qui semblait peser l’invisible.

« Écoutez, » commença-t-il, et le murmure des conversations s’éteignit, absorbé par la terre et le feuillage. « Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël. »

Il y eut un frémissement, un redressement imperceptible des épaules. Ce n’était plus Josué qui parlait, maintenant. C’était comme si une autre présence, plus ancienne que les chênes eux-mêmes, emplissait l’espace entre eux.

« C’est de l’autre côté du Fleuve, bien loin d’ici, que vos pères ont vécu autrefois. Térah, père d’Abraham et de Nahor. Ils servaient d’autres dieux. » Sa voix était basse, narrative, comme s’il racontait une histoire oubliée. « Mais j’ai pris Abraham, votre père. Je l’ai fait quitter son pays, toute sa parenté. Je l’ai conduit à travers tout le pays de Canaan. »

Josué faisait défiler le temps devant eux. Il parlait d’Isaac, de Jacob et d’Ésaü. Il rappelait la descente en Égypte, non comme un événement glorieux, mais comme un détour obscur dans le plan d’un autre. « J’ai envoyé Moïse et Aaron, » poursuivit-il, et son ton se durcit légèrement. « J’ai frappé l’Égypte par tout ce que j’ai fait au milieu d’elle. Ensuite, je vous en ai fait sortir. »

Les images défilaient, brûlantes. La mer des Joncs fendue, un chemin de boue et de terre ferme dans l’écume. Les cris des chars engloutis, étouffés par les eaux qui retombaient. Des anciens dans l’assistance fermèrent les yeux, non par lassitude, mais pour mieux revoir ces scènes gravées au fer dans leur mémoire.

« Vous êtes arrivés à la mer. Les Égyptiens poursuivaient vos pères avec des chars et des cavaliers… Vous avez crié vers l’Éternel. Il a mis une obscurité entre vous et les Égyptiens. Il a fait venir sur eux la mer, et elle les a couverts. Vos yeux ont vu ce que j’ai fait en Égypte. »

Puis ce fut le long séjour dans le désert. Il n’enjoliva rien. Il parla de la terre aride, des sandales qui ne s’usaient point, de la manne fade et tenace. Il rappela même les combats, comme celui contre Balak, roi de Moab, qui avait fait appel au devin Balaam. « Mais je n’ai pas voulu écouter Balaam, » dit Josué, et une lueur presque ironique passa dans son regard fatigué. « Il a dû vous bénir, encore et encore. Je vous ai délivrés de sa main. »

Il enchaîna, sans leur laisser le temps de souffler, avec la traversée du Jourdain. L’eau arrêtée en amont, à la ville d’Adam, un mur liquide et silencieux. La prise de Jéricho, ces murailles qui étaient tombées sans qu’un seul glaive les ait touchées. Puis les autres guerres, celles qui avaient été rudes et sanglantes, contre les Amoréens, les Perizzites, les Cananéens. « Ce n’est pas par ton épée, ni par ton arc, » insista-t-il, regardant un guerrier aux bras noueux assis près de lui. « Je vous ai donné une terre que vous n’aviez pas labourée, des villes que vous n’aviez pas bâties et que vous habitez, des vignes et des oliviers que vous n’aviez pas plantés et dont vous mangez les fruits. »

Un silence profond s’installa. Le sermon historique était terminé. Le soleil baissait, teintant de rouille les feuilles des chênes. Josué les observa, un à un, lentement. Sa voix changea de registre. Elle devint plus directe, plus personnelle, presque rude.

« Maintenant donc, révérez l’Éternel. Servez-le avec intégrité, en vérité. Faites disparaître les dieux que vos pères ont servis de l’autre côté du Fleuve et en Égypte. Servez l’Éternel. »

Il marqua une pause, laissant ses mots résonner. Puis il lança le défi, comme on jette une pierre dans une eau calme pour voir les cercles se former.

« Mais si vous ne trouvez pas bon de servir l’Éternel, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : soit les dieux que servaient vos pères de l’autre côté du Fleuve, soit les dieux des Amoréens dans le pays desquels vous habitez. »

Il y eut un mouvement de recul, presque physique, dans la foule. Servir les dieux des Amoréens, ces idoles de bois et de pierre qu’ils avaient eux-mêmes jetées au feu après la prise des villes ? L’idée semblait absurde, presque insultante.

Josué, impassible, croisa les bras sur sa poitrine. Son visage était un masque de détermination ancienne. « Moi et ma maison, nous servirons l’Éternel. »

Ce fut comme une digue qui cède. La réponse fusa, immédiate, vibrante, venue du ventre de l’assemblée.

« Loin de nous l’idée d’abandonner l’Éternel pour servir d’autres dieux ! Car c’est l’Éternel notre Dieu qui nous a fait monter, nous et nos pères, du pays d’Égypte, de cette maison de servitude. C’est lui qui a accompli sous nos yeux ces grands signes, qui nous a gardés tout le long du chemin que nous avons parcouru, et parmi tous les peuples au milieu desquels nous avons passé. L’Éternel a chassé devant nous tous ces peuples, et les Amoréens qui habitaient ce pays. Nous aussi, nous servirons l’Éternel, car c’est lui qui est notre Dieu. »

Les voix s’étaient mêlées, fortes, convaincues. Mais Josué ne sourit pas. Ses yeux, d’un bleu délavé par l’âge et le soleil, se firent plus perçants. Il leva à nouveau la main, et le silence revint, plus lourd cette fois.

« Vous n’êtes pas capables de servir l’Éternel, » dit-il, et ses paroles tombèrent comme des pierres. « Car c’est un Dieu saint. C’est un Dieu jaloux. Il ne pardonnera pas vos transgressions ni vos péchés. Si vous abandonnez l’Éternel et servez des dieux étrangers, il se retournera contre vous, il vous fera du mal et vous consommera, après vous avoir fait du bien. »

Un froid passa sur l’assemblée, malgré la chaleur du soir. C’était un avertissement terrible, sans fard. Il ne cherchait pas leur adhésion enthousiaste, mais leur engagement lucide, pesé dans la balance de la sainteté divine.

Le peuple, pourtant, persista. Ils crièrent, presque en chœur cette fois, comme pour chasser le doute que le vieillard avait semé : « Non ! C’est l’Éternel que nous voulons servir ! »

Josué les regarda longuement. Un soupir, à peine audible, souleva sa poitrine. « Vous êtes témoins contre vous-mêmes que c’est vous qui avez choisi l’Éternel pour le servir. »

– Nous en sommes témoins, répondirent-ils.

« Alors, faites disparaître les dieux étrangers qui sont au milieu de vous, et tournez votre cœur vers l’Éternel, le Dieu d’Israël. »

– L’Éternel notre Dieu, nous le servirons, et nous écouterons sa voix.

L’alliance était prononcée. Josué se détourna et marcha vers un grand chêne, à l’orée du lieu sacré. Il prit une grosse pierre, la souleva avec un effort visible qui fit jouer les muscles de ses bras maigres, et la dressa debout sous le chêne. Le son sourd de la pierre prenant appui sur le sol résonna dans le silence.

« Voyez cette pierre, » dit-il en s’essuyant les mains à son vêtement. « Elle sera un témoin contre nous. Car elle a entendu toutes les paroles que l’Éternel nous a dites. Elle sera un témoin contre vous, pour que vous ne trompiez pas votre Dieu. »

Il renvoya alors l’assemblée, chacun vers son héritage, vers sa ville neuve et ses vignes inconnues. Le soleil disparaissait derrière les collines de l’Éphraïm, drapant le lieu dans des ombres bleutées. Josué resta un moment près de la pierre dressée, seul. Il posa une main rugueuse sur la surface encore tiède de la roche. Il savait, avec la certitude mélancolique des vieillards qui ont vu tant de commencements et de fins, que ce témoin silencieux serait nécessaire. Les paroles ardentes de ce soir, portées par le vent chaud, se dissiperaient. Les cœurs, si prompts à s’enflammer, sont aussi prompts à se refroidir. La pierre, elle, resterait. Muette, immuable, rappelant à qui voudrait l’entendre le choix solennel fait à la tombée du jour, sous les chênes de Sichem, quand un vieux chef avait mis son peuple face à l’épouvantante liberté de servir un Dieu saint. Puis il rentra chez lui, la démarche lente, laissant la pierre veiller dans l’obscurité naissante.

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