La tâche était d’une ampleur à donner le vertige. Sous le soleil de plomb qui écrasait la montagne de Sion, l’air vibrait du fracas assourdissant des marteaux, du grincement des scies sur la pierre, et du souffle puissant des fournaises. Des années de préparation, de collecte, d’alliances et de plans aboutissaient maintenant dans ce chantier titanesque ordonné par le roi Salomon pour la maison de l’Éternel.
Au centre de la cour des prêtres, là où la terre battue était déjà marquée de traces profondes et de cendres, se dressait l’œuvre la plus monumentale, celle qui captivait tous les regards : la mer de fonte. Ce n’était pas un simple bassin. C’était un océan en réduction, une affirmation de puissance et de pureté. Elle reposait, imposante et luisante déjà sous la poussière, sur un support de douze bœufs de bronze. Je m’approchai, laissant mes doigts effleurer la surface encore chaude du métal. Elle avait été coulée d’une seule pièce, un exploit des fondeurs de Tyr, dirigés par ce maître Hiram dont le père était Tyrien et la mère de la tribu de Nephtali. On disait que la cire avait coulé pendant des jours pour le moule, et que le métal en fusion avait rougi le ciel une nuit entière.
Les bœufs, trois tournés vers chaque point cardinal, semblaient jaillir de la base même du bassin. Leurs muscles étaient saillants sous le bronze poli, leurs têtes basses et puissantes comme s’ils portaient le poids des eaux avec une docilité surnaturelle. La mer elle-même, large de dix coudées, parfaitement ronde, haute de cinq, avait une bordure ouvragée. Sur son pourtour, sous la lèvre, courait une guirlande de coloquintes, deux rangées de ces fruits ronds et bombés, moulés d’un seul tenant avec l’ensemble. C’était une étrange décoration, à la fois simple et luxuriante, comme un rappel des jardins d’Éden que ces eaux devaient symboliquement laver.
Je levai les yeux. Plus loin, alignés avec une précision géométrique qui réjouissait l’âme, se trouvaient les dix cuves d’airain. Moins majestueuses que la mer, elles n’en étaient pas moins des merveilles d’utilité et de beauté. Posées sur des bases mobiles, des chars à quatre roues de bronze, elles pouvaient être déplacées pour le service. Chaque base était un entrelacs de motifs : des lions, des bœufs, des chérubins, et des palmes s’y mêlaient dans une frise continue. Les poignées des cuves, elles aussi, étaient ornées de ces mêmes palmes. C’était un art qui parlait : la force du lion, la patience du bœuf, la présence céleste du chérubin, et la paix de la palme, tout cela soutenant l’eau purificatrice.
L’intérieur du Temple, que je traversai en retenant mon souffle, était un autre monde. L’or y régnait sans partage. L’autel des parfums, petit mais d’une densité spirituelle palpable, brillait d’un or pur devant le Saint des saints. Mais ce qui arrêtait le regard, c’étaient les chandeliers. Ils étaient dix, cinq au nord, cinq au sud, devant le Debir. Leurs branches, courbes et gracieuses, leurs calices en forme de fleur d’amandier, leurs pommeaux et leurs fleurs, tout était d’or battu. Ils n’étaient pas encore allumés, mais on imaginait sans peine la lumière chaude qu’ils projeteraient sur les murs de cèdre sculptés de chérubins, de palmes et de fleurs ouvertes.
Les portes du Hekal, à l’entrée du lieu saint, grinçaient légèrement sur leurs gonds de bronze lorsqu’un prêtre les ouvrait pour laisser passer les ouvriers. Elles étaient plaquées d’or, et sur leurs panneaux étaient ciselées des images de chérubins. Ce n’était pas une représentation vaine ; c’était une confession dans le métal : ces gardiens de la présence divine veillaient aussi sur le seuil.
Dehors, la cour bruissait d’une activité plus terre-à-terre, mais tout aussi essentielle. Les ouvriers s’affairaient autour des bassins aux formes étranges, aux pelles pour les cendres, et aux couteaux. Tous ces ustensiles, du plus grandiose au plus humble – les chaudrons, les fourchettes, les coupes – étaient en airain poli, un bronze si bien travaillé qu’il en avait presque la pâleur de l’or au soleil couchant. Salomon avait tout fait faire en telle quantité, et avec une telle surabondance de matériaux, que l’on avait perdu le compte du bronze utilisé. Un bruit courait parmi les contremaîtres : le poids était si considérable qu’il était devenu impossible à évaluer.
Je m’arrêtai enfin près de l’autel des holocaustes, gigantesque, dominant la cour. Le bronze en était sombre, marqué déjà par la suie des premiers sacrifices d’inauguration. Une odeur âcre et douceâtre, mêlée au parfum du cèdre neuf, flottait dans l’air. C’était l’odeur du dévouement, de la consécration. Je regardai l’ensemble, de la mer imposante aux petites coupes, et une pensée m’étreignit, simple et profonde.
Tout cet art, toute cette démesure technique, toute cette richesse étalée, n’avait qu’un seul but : servir. Servir le rite, servir la purification, servir la lumière, servir l’offrande. Chaque coloquinte sur la mer, chaque roue sous les cuves, chaque pétale sur un chandelier, était une parole muette qui disait : « Prends, ô Dieu d’Israël, ce que nos mains ont pu façonner de mieux, avec ce que ta terre nous a donné. Utilise-le pour nous rencontrer. » La mer n’était pas là pour éblouir, mais pour laver. Les chandeliers n’étaient pas là pour décorer, mais pour éclairer la route vers Toi. L’airain, l’or, la pierre, le bois de cèdre odorant… tout n’était qu’un immense instrument tendu vers l’Invisible.
Le soleil commençait à descendre derrière les collines, projetant de longues ombres portées des colonnes Yakin et Boaz sur le parvis. Le chantier se calmait. Bientôt, les prêtres viendraient puiser l’eau de la mer pour leurs ablutions. Bientôt, la lumière des chandeliers tremblerait devant le voile. L’ouvrage était terminé. Il était parfait, dans ses mesures, dans ses matériaux, dans son ordonnancement. Mais en le contemplant, je sus que sa vraie beauté était dans son attente. Il attendait la gloire qui allait venir l’habiter. Une maison n’est qu’une coquille vide, fût-elle d’or, sans la présence de celui pour lequel elle a été bâtie. Et ce soir-là, tandis que les premiers feux s’allumaient sur la montagne, on pouvait presque sentir, dans le silence retrouvé, cette présence approcher.




