La chaleur de midi écrasait les ruelles de Jérusalem, une chaleur lourde, chargée de poussière et du relent des étals du marché. Éliran, fils de Caleb le tanneur, se frayait un chemin sans vraiment voir la foule. En lui bouillonnait une colère sourde, une amertume ancienne qui avait pris racine au moment où les fièvres avaient emporté sa jeune épouse et son premier-né. Depuis ce jour, une conviction s’était pétrifiée en son âme : le ciel était vide. Silencieux. Une voûte indifférente au sang et aux larmes.
« L’insensé dit en son cœur : Il n’y a point de Dieu ! » Ce n’était pas une pensée formulée avec des mots, chez Éliran, mais une certitude viscérale qui dirigeait ses pas. Elle se lisait dans son refus de se tourner vers le Temple, dans son mépris pour les hommes pieux dont il jugeait la foi naïve, dans le calcul froid qui régissait désormais ses affaires. Il avait fait prospérer l’échoppe de son père, non par gratitude, mais par une volonté acharnée de prouver que l’on ne devait compter que sur sa propre intelligence et la dureté de ses poings.
Ses pensées étaient devenues corrompues, ses actions, une longue suite de compromis. Pour obtenir les meilleurs cuirs à moindre prix, il laissait courir la rumeur sur la concurrence. Pour se débarrasser d’une créance, il savait user de menaces voilées. « Ils se sont tous corrompus, ils ont commis des actions abominables ; il n’en est aucun qui fasse le bien. » Parfois, dans le miroir d’eau croupie d’une auge, son propre visage lui semblait étranger, durci, comme tanné lui aussi. Il voyait autour de lui le même processus à l’œuvre : les marchands avides, les soldats brutaux, les prêtres parfois trop intéressés par l’or du sanctuaire. Le mal n’était pas une exception ; il était la règle, la pâte même dont était faite l’humanité. Où était donc ce Dieu si grand ? Il laissait pourrir son jardin.
Un soir, des rumeurs arrivèrent du nord. Des bandes de pillards, des résidus d’armées défaites, écumaient les campagnes de Samarie et se rapprochaient de la Judée. La peur, subtile, se glissa dans la ville. On parla de violences, de villages réduits en cendres. Éliran haussa les épaules. La loi du plus fort régissait le monde ; c’était dans l’ordre des choses. Il renforça les serrures de son échoppe, aiguisa un long couteau. Sa propre force, voilà son rempart.
Puis les nouvelles se précisèrent. Une de ces hordes, menée par un chef sans scrupule, se dirigeait vers les environs de Jérusalem. La panique, alors, devint palpable. On pouvait la sentir, cette peur, dans le marché qui se vidait plus tôt, dans les conversations chuchotées, dans les yeux fuyants des gens. Éliran, un matin, assista à une scène qui le glaça. Un groupe d’hommes, des notables pour certains, discutaient fiévreusement près de la porte de la ville. Leurs voix montaient, chargées d’une terreur qui annulait toute dignité.
« Il faut traiter ! Offrir de l’or, beaucoup d’or ! »
« Ils nous épargneront peut-être… »
« Moi, je sais où se cache le vieux Siméon, à la ferme isolée. Ses troupeaux pourraient les… satisfaire un temps. »
Leur intelligence, leur ruse, se tournaient non pas pour se défendre ensemble, mais pour sacrifier les plus faibles, pour acheter une chance au détriment d’un voisin. « Dieu, des cieux, regarde les fils de l’homme, pour voir s’il y a quelqu’un qui soit intelligent, qui cherche Dieu. » Éliran sentit un dégoût plus profond que la peur. Il les voyait, ces hommes, et il se voyait lui-même. Le même calcul, la même pourriture. En cherchant à sauver leur peau, ils se détruisaient déjà l’âme. Le vide qu’il croyait habiter le ciel, il était en réalité là, dans leurs cœurs.
La ville se barricada. Derrière les murailles, l’attente était une torture. Éliran errait dans sa maison silencieuse, le couteau à la ceinture, écoutant les bruits du dehors. La nuit tomba, une nuit sans lune, opaque. Le silence était si profond qu’il en devenait assourdissant. Aucun cri, aucun bruit de pas. Seul le vent sifflait entre les pierres.
C’est dans ce silence qu’une parole lui revint, une parole entendue dans l’enfance, au hasard d’un passage psalmodié par un vieil aveugle à la porte du Temple. Une parole qu’il avait alors rejetée comme une superstition de plus. « Ils ont tous abandonné le droit chemin, ils se sont pervertis ; il n’en est aucun qui fasse le bien, pas même un seul. » Elle résonna, non comme une condamnation venue de l’extérieur, mais comme le constat terrible et lucide de sa propre vie. Il était cet homme-là. Son intelligence n’avait servi qu’à l’enfoncer dans la boue. Sa force n’était que faillite face à la mort qui rôdait peut-être au-dehors.
Un sanglot rauque lui échappa, né du plus profond de son être. Ce n’était pas une prière formulée, mais un cri nu jeté dans le silence noir. Un abandon total. Il n’était plus qu’une faille, une détresse sans nom.
Et ce fut alors, dans l’effondrement de tout ce en quoi il croyait – son intelligence, sa force, son amère autonomie – qu’une paix insensée, inexplicable, commença à sourdre. Comme une fraîcheur dans l’étouffement. Il ne voyait rien, n’entendait rien de nouveau. Mais la terreur qui lui tordait les entrailles se relâcha. Il resta assis là, dans les ténèbres, vide de tout, pour la première fois ouvert à autre chose que lui-même.
L’aube se leva, grise et fraîche. Un messager, échevelé mais vivant, arriva à la porte. La horde, divisée par le butin et prise de panique face à une rumeur d’armée égyptienne en marche, avait levé le camp et fui vers l’est. Le danger était passé. La ville exulta, libérant sa peur en cris de joie.
Éliran sortit dans la rue ensoleillée. Les gens dansaient, s’embrassaient. « Oh ! Qui fera venir de Sion la délivrance d’Israël ? » La délivrance était là, inespérée, immérite. Elle n’était venue ni de leur ruse, ni de leur force, ni même de leur vertu. Elle était tombée du ciel comme une pluie après la sécheresse.
Il leva les yeux vers la colline où se dressait le Temple. La lumière du matin dorait les pierres. Il ne « savait » toujours rien. Il ne pouvait articuler une théologie. Mais la voûte du ciel ne lui parut plus vide. Elle était pleine de ce silence qui avait accueilli son cri. Pleine d’une grâce qui avait agi dans l’ombre, malgré tout, malgré eux.
Il ne devint pas un homme parfait ce jour-là. Les vieilles habitudes de son cœur étaient tenaces. Mais une semence avait été plantée dans la fêlure de son âme. L’insensé qui disait en son cœur « Il n’y a point de Dieu » avait fait place à un homme qui, marchant dans la poussière du jour, murmurait parfois, avec une gratitude rude et sincère : « Quand Dieu ramènera les captifs de son peuple, alors Jacob sera dans l’allégresse, Israël se réjouira. » L’allégresse était pour plus tard, peut-être. Mais la longue captivité intérieure, celle de l’orgueil et du désespoir, venait de trouver, ce matin-là, sa première faille de lumière.




