Le soleil de midi tapait dur sur les dos courbés des marchands de la rue des Tisserands. L’air sentait la poussière chaude, l’huile rance et le pain d’orge. Éliran essuya son front du revers de sa main, laissant une traînée grise sur sa peau halée. Dans l’obscurité fraîche de son échoppe, la silhouette du dieu prenait forme sous ses doigts calleux. Du bois de cèdre, noble, parfumé. Il en suivait les veines du bout de son ciseau, patient, méticuleux. Une jambe émergeait, puissante, puis le début d’un torse. Ce serait Baal, ou peut-être Asherah. L’acheteur n’avait pas encore précisé ; seul importait le prix.
Sa main trembla soudain, sans raison. Le ciseau dérapa, entaillant la cuisse d’une égratignure profonde. Un juron étouffé lui échappa. Dehors, une rumeur montait, différente du bourdonnement habituel du marché. Des voix s’élevaient, vives, puis se taisaient. Intrigué, Éliran posa ses outils et sortit, aveuglé un instant par la lumière crue.
Un homme était monté sur les marches de la fontaine publique. Il n’avait rien d’un prophète des vieilles histoires : vêtements simples, usés, mais ses yeux brûlaient d’une clarté qui figeait le regard. Autour de lui, la foule hésitait entre la moquerie et une curiosité inquiète. L’homme parlait, et sa voix portait, étrangement claire malgré le chaos ambiant.
« Écoute maintenant, Jacob, mon serviteur, Israël que j’ai choisi. »
Les mots tombèrent comme des gouttes d’eau sur une terre desséchée. Éliran se figea. Israël. Ce nom qu’on murmurait parfois, avec amertume ou honte. Ce nom qui sentait l’exil et la poussière des chemins. L’homme continuait, et il ne parlait pas de colère, pas de châtiment. Il parlait… d’eau.
« Je répandrai de l’eau sur le sol altéré, des ruisseaux sur la terre desséchée. Je répandrai mon esprit sur ta descendance, ma bénédiction sur tes rejetons. »
Éliran sentit une absurdité lui nouer l’estomac. De l’eau ? Ici, dans cette Jérusalem aux citernes à moitié vides, sous ce ciel de cuivre implacable ? Il allait rire, mais le son mourut dans sa gorge. Car l’homme décrivait maintenant une autre soif, une autre aridité. Et ses mots changeaient, se faisaient tranchants, ironiques, terriblement précis.
« Le forgeron travaille avec le charbon, le façonne au marteau, le travaille d’un bras vigoureux… Mais il a faim, et le voilà sans force ; il ne boit pas d’eau, le voilà épuisé. »
Un silence se fit. On entendait le souffle court d’un âne. Éliran regarda ses propres mains, noircies par la sciure et la sueur. Il se souvint des vertiges qui le prenaient les jours de grande chaleur, lorsqu’il oubliait de boire, absorbé par son ouvrage.
Le prophète, car c’en était un, enchaîna, visant maintenant le cœur même du métier d’Éliran. Il dépeignit un homme coupant un arbre. Une partie sert à faire du feu pour cuire son pain, pour se chauffer. Et l’autre partie…
« Il en fait un dieu, il se prosterne, il l’adore, il l’implore : “Délivre-moi, car tu es mon dieu !” »
La voix du prophète imita alors la supplication d’un idolâtre, une plainte pathétique, grotesque. Un rire nerveux parcourut la foule. Éliran ne riait pas. Il voyait. Il voyait l’arbre dans la forêt, la hache qui l’abattait, le trajet du bois jusqu’à l’atelier. Il voyait ses propres gestes, jour après jour. Prendre ce qui était combustible, ce qui pourrissait, ce qui était matière. Et lui donner une forme. Et prier devant. Une nausée douce, insidieuse, monta en lui.
« Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, car leurs yeux sont enduits pour ne point voir, leur cœur pour ne point comprendre. »
Ces mots le frappèrent de plein fouet. Non comme une condamnation, mais comme un constat d’une effrayante justesse. *Ils ne savent pas*. Lui, Éliran, ne savait pas. Il fabriquait du sacré avec du bois mort. Il nourrissait des bouches avec de l’argile. Et il avait faim. Il avait soif.
Le prophète éleva de nouveau la voix, mais la tonalité avait changé. La raillerie avait fait place à une affirmation d’une densité à couper le souffle.
« Ainsi parle l’Éternel, ton rédempteur, celui qui t’a formé dès le sein maternel : C’est moi, l’Éternel, qui ai fait toutes choses, qui seul ai déployé les cieux, étendu la terre. Moi qui réduis à néant les signes des diseurs de mensonges, et fais tourner à l’extravagance les devins ; moi qui fais reculer les sages, et transforme leur science en folie. »
Éliran recula d’un pas, comme heurté par une vague. *Celui qui t’a formé*. L’écho de cette phrase résonna en lui, bien plus profondément que n’importe quel coup de ciseau. Il, Éliran, formait du bois. Mais quelqu’un l’avait formé, lui. Depuis le sein de sa mère. Cette pensée était à la fois vertigineuse et d’une intimité bouleversante. Il n’était pas le produit du hasard ou d’une main indifférente. Il était l’ouvrage d’un… d’un Artisan.
La foule commençait à se disperser, certains bougonnant, d’autres songeurs. Le prophète descendit des marches, son message délivré. Il croisa le regard d’Éliran. Il n’y eut pas de reproche dans ses yeux, seulement une profondeur tranquille, comme un puits dans le désert. Puis il passa son chemin.
Éliran retourna dans son échoppe. L’obscurité lui parut plus épaisse, l’odeur du cèdre, écœurante. La statue inachevée trônait au centre de la pièce. La belle, la noble statue. Il s’en approcha, lentement. Il contempla la blessure du ciseau sur la cuisse, cette marque d’imperfection, d’accident. Il posa sa main sur le bois poli. Froid. Inerte. Il attendit un instant, absurdement. Aucune présence. Rien que le silence et l’ombre.
Alors, quelque chose se brisa. Non avec fracas, mais avec un gémissement sourd, comme une corde trop tendue qui lâche. Il ne détruisit pas la statue. Il se contenta de prendre un gros drap de lin et de la recouvrir entièrement. Comme on couvre un mort.
Les jours suivants, il ne toucha plus à aucun bois précieux. Il répara des tabourets, des portes, des charrues. Un travail honnête, pour des besoins honnêtes. Et le soir, il sortait, il marchait dans les ruelles en pente, et il levait les yeux vers le ciel que le prophète avait dit déployé par une seule main. Il regardait les étoiles, non comme des divinités, mais comme des lanternes suspendues par un Créateur. Il écoutait le vent, non comme la voix d’un dieu capricieux, mais comme le souffle de Celui qui avait insufflé la vie en lui.
Un matin, alors qu’il ouvrait son échoppe, un homme vint le voir. Un paysan aux mains fissurées. Il tenait une petite branche d’olivier, tordue, à moitié sèche.
« Tu es le sculpteur ? » demanda-t-il timidement.
Éliran secoua la tête. « Je suis menuisier. »
Le paysan montra la branche. « Elle a presque péri dans la sécheresse de l’an passé. Mais elle a tenu. Je… je voudrais en faire quelque chose. Pas un dieu. Juste un souvenir. Pour me rappeler qu’elle a tenu. »
Éliran prit la branche. Elle était rude, pleine de nœuds, irrégulière. Elle n’avait ni la noblesse du cèdre ni la douceur du cyprès. Mais en la touchant, il sentit une histoire. Une résistance. Une vie.
« Je peux essayer », dit-il simplement.
Et sous ses doigts, non plus ceux d’un fabricant d’idoles mais peut-être, humblement, ceux d’un artisan qui commence à entrevoir l’Artisan suprême, la branche tortueuse commença lentement, très lentement, à prendre une nouvelle forme. Non celle d’un dieu muet, mais celle d’une colombe aux ailes à peine esquissées, comme sur le point de s’envoler.




