La chaleur de Mizpa était lourde, comme une couverture humide étouffant la colline. Dans les ruines calcinées de ce qui avait été une avant-poste, l’odeur de cendre et de désespoir se mêlait à la poussière soulevée par les sandales. Yohanân, fils de Karéach, sentait la sueur couler le long de son dos sous sa tunique. Autour de lui, les visages qu’il connaissait depuis l’enfance – des chefs de troupes, des hommes et des femmes avec les yeux cernés de fatigue et de peur – se tournaient vers lui avec une attente muette. Ils étaient tous là, le résidu de Juda, tout ce qui avait échappé à l’épée de Nabuchodonosor, à la famine et à la dispersion.
C’était lui, Yohanân, qui les avait rassemblés ici. Lui qui avait chassé Ismaël, l’assassin du gouverneur Guedalia. Il avait rendu justice, ou du moins ce qui en tenait lieu dans ce monde brisé. Mais maintenant, une question plus vaste, plus terrible, les engloutissait : que faire ? Le vent murmurant dans les oliviers mutilés semblait porter les échos des cris de Jérusalem. La rumeur courait, insistante, que Baalis, le roi des Ammonites, voyait d’un bon œil leur détresse, offrant une ombre protectrice. D’autres chuchotaient qu’il fallait fuir plus loin, vers l’Égypte, terre d’abondance ancienne, oubliant pour un temps que c’était aussi une terre d’esclavage.
Yohanân leva la main, et le murmure cessa. « Nous errons comme des brebis sans berger, » dit-il, sa voix rauque portant malgré tout. « Nous avons agi dans la tourmente. Maintenant, il nous faut une parole. Une parole qui ne soit pas la nôtre. »
C’est alors qu’ils se tournèrent, comme un seul homme, vers la silhouette qui se tenait à l’écart, appuyée contre un tronc d’olivier noirci. Jérémie. Le prophète. L’homme qui avait vu venir tout cela, dont les avertissements s’étaient changés en pierres tombales. Il était vieilli, courbé, comme si le poids des malheurs annoncés et survenus avait physiquement ployé ses épaules. Ses yeux, pourtant, gardaient une clarté déconcertante, une lucidité qui faisait mal.
Yohanân s’approcha, suivi des autres chefs. Il prit soin de garder une distance respectueuse. « Jérémie, » commença-t-il, et sa voix prit un ton solennel, presque suppliant. « Que notre requête trouve grâce devant toi. Intercède pour nous, pour tout ce reste, auprès de l’Éternel, ton Dieu. Nous sommes peu, tu le vois. Dis-nous quel chemin prendre, quelle route suivre. Et nous, nous obéirons à la voix de l’Éternel, notre Dieu, vers qui nous t’envoyons. Qu’elle nous soit agréable ou non, nous écouterons. »
Les paroles étaient belles. Elles sonnaient juste. Un engagement total, inconditionnel. Jérémie les regarda, un à un. Son silence pesait plus lourd que les discours. Il voyait, Yohanân en était certain, au-delà des visages déterminés, les doutes qui grignotaient leurs cœurs, la lassitude, la tentation des solutions faciles.
« Soit, » dit enfin Jérémie d’une voix faible mais distincte. « J’ai entendu. Voici ce que je ferai : j’interrogerai l’Éternel selon toute votre demande. Et toute parole qu’il me répondra, je vous la rapporterai, sans rien vous cacher. »
Un soulagement palpable parcourut le groupe. Ils avaient fait ce qu’il fallait. Ils avaient demandé. Maintenant, ils attendraient. Jérémie se retira, s’éloignant vers une pauvre maison de pierre à l’orée du camp. Les jours qui suivirent furent des jours de suspension étrange. La vie continuait – on cherchait de l’eau, on réparait un mur, on essayait de faire cuire un peu de grain – mais tout était en attente. Les regards se tournaient souvent vers la porte close de la maisonnette. Yohanân, lui, parcourait le camp, répétant la promesse : « Nous avons dit que nous obéirions. Souvenez-vous-en. Quel que soit le chemin. »
Mais dans le secret de ses pensées, une autre voix parlait. Une voix pratique, militaire. L’Égypte était riche, puissante. Les Chaldéens de Babylone avaient essuyé des revers là-bas. S’y réfugier, n’était-ce pas du bon sens ? N’était-ce pas assurer la survie de ce petit reste, cette braise encore chaude de Juda ? Il chassait ces pensées, mais elles revenaient, tenaces comme des mouches sur du miel.
Le dixième jour, la porte s’ouvrit. Jérémie en sortit, et son visage était plus grave encore que d’habitude. On fit cercle autour de lui, dans la cour poussiéreuse. Le soleil tapait dur. L’air sentait le thym écrasé et la sueur.
« Ainsi parle l’Éternel, le Dieu d’Israël, » commença le prophète, et sa voix avait retrouvé une force ancienne, une autorité qui glaçait le sang malgré la chaleur. « Si vous restez dans ce pays, je vous bâtirai, je ne vous détruirai pas ; je vous planterai, je ne vous arracherai pas. Car je me repens du mal que je vous ai fait. »
Il y eut un frémissement. Rester. Affronter la colère de Babylone, vivre parmi les ruines. Jérémie poursuivait, implacable. « Ne craignez pas le roi de Babylone. Je suis avec vous pour vous sauver et vous délivrer de sa main. Je lui inspirerai de la compassion, et il aura pitié de vous. »
Puis vint l’autre face de la parole. Sa voix se fit plus dure, tranchante comme un silex. « Mais si vous dites : ‘Nous ne resterons pas dans ce pays’, si vous désobéissez à la voix de l’Éternel et décidez de descendre en Égypte pour y séjourner, alors… »
Il fit une pause, et dans cette pause, on entendit le cri lointain d’un faucon. Yohanân sentit un froid dans sa nuque.
« Alors l’épée que vous craignez vous atteindra là-bas, au pays d’Égypte. La famine que vous redoutez s’attachera à vos pas jusqu’en Égypte, et là vous mourrez. Tous, sans exception. »
Les mots tombaient comme des pierres dans un puits sec. Aucun écho, seulement un impact sourd dans les poitrines. L’Égypte, le refuge rêvé, se changeait en tombeau. La protection de Babylone, l’ennemi haï, était promise. Le monde était renversé.
« L’Éternel vous a avertis, » conclut Jérémie, l’épuisement revenant dans ses traits. « Ne vous trompez pas. Je vois aujourd’hui que vous êtes pleins de mensonge. Vous m’avez envoyé vers l’Éternel en disant : ‘Intercède pour nous’, promettant d’obéir. Eh bien, sa parole est là. Maintenant, souvenez-vous de votre promesse. »
Il se tut. Le silence qui suivit fut d’abord total, étouffé. Puis il se rompit par des chuchotements, qui montèrent vite en murmures confus. Yohanân restait immobile, les paroles du prophète tournoyant dans son esprit. *Rester. Ne pas craindre. Avoir pitié.* Mais son cœur de soldat se rebellait. Rester, c’était se rendre vulnérable. C’était attendre passivement le bon vouloir d’un conquérant. L’Égypte offrait des murailles, des armées, du blé.
Azaria, fils de Hoshaya, s’avança, le visage rouge de colère contenue. « Tu mens ! » s’écria-t-il, pointant un doigt accusateur vers Jérémie. « L’Éternel, notre Dieu, ne t’a pas envoyé pour nous dire : ‘Ne descendez pas en Égypte’ ! C’est Baruch, fils de Nériya, qui t’excite contre nous, pour nous livrer aux Chaldéens, pour qu’ils nous fassent mourir ou nous déportent à Babylone ! »
L’accusation, absurde et venimeuse, frappa l’assemblée. Un murmure d’approbation inquiète la suivit. C’était plus facile. Beaucoup plus facile de croire à un complot, à la trahison d’un vieillard et de son scribe, qu’à cette parole qui exigeait une foi aveugle dans l’invisible.
Yohanân regarda Jérémie. Le prophète ne se défendit pas. Il les regardait simplement, et dans ses yeux, Yohanân ne vit plus de colère, mais une tristesse si profonde qu’elle en était insondable. C’était le regard de quelqu’un qui voit un peuple tout entier, une dernière fois, tourner le dos à son propre salut.
La décision fut prise ce soir-là, dans la pénombre d’une tente. Pas en criant, mais dans des conciliabules serrés, avec des arguments de raison, de prudence humaine. Yohanân, le héros qui avait libéré le peuple d’un tyran, devint le chef qui le menait à la perte. Ils avaient promis d’obéir, mais leur promesse n’était que du vent, un souffle emporté par la peur et l’orgueil blessé.
Ils rassemblèrent tout le monde – hommes, femmes, enfants, jusqu’au petit reste que Nabuchodonosor avait laissé avec Guedalia – et ils partirent. Ils tournèrent le dos aux collines de Juda, à la parole donnée, à l’avenir ténu mais réel que Dieu offrait. Ils descendirent vers le sud, vers la route des caravanes, vers les frontières de l’Égypte.
Jérémie et Baruch marchaient avec eux, prisonniers d’une volonté collective qui se croyait libre. Personne ne regardait en arrière. La poussière qu’ils soulevaient formait un nuage gris qui montait lentement vers le ciel indifférent, obscurcissant la terre de la promesse, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un souvenir estompé, perdu dans la lumière crue du désert. Ils allaient chercher la sécurité, et ils trouvaient, pas à pas, le chemin exact de l’anéantissement qu’ils voulaient fuir. La parole de l’Éternel était derrière eux, douce et ferme, leur montrant un chemin de vie parmi les ruines. Mais ils n’écoutaient déjà plus. Ils n’entendaient que le bruit de leurs propres pas, et le vieux refrain, obsédant, de leur peur.




