Bible Sacrée

L’Appel dans la Sécheresse

La chaleur de l’après-midi pesait sur Samarie, une chaleur grasse et chargée de l’odeur des huiles, des épices et de la poussière foulée par les troupeaux. Mical, femme de Yoram, un marchand prospère en laines, regardait depuis la terrasse de sa maison à l’architecture soignée. Les pierres taillées gardaient encore un peu de fraîcheur sous ses sandales. En bas, la ville grouillait, bruyante et confiante. Elle sirotait un vin légèrement aromatisé à la grenade, un goût qu’elle affectionnait. Tout était abondance, paix apparente, richesse. On parlait beaucoup, dans son cercle, des fêtes à venir à Béthel, des sacrifices qui allaient être somptueux, des dons qu’on offrirait. Une piété de bon aloi, pensée Mical, une piété qui convenait à leur statut.

Elle se souvint de son enfance à la campagne, près de Tekoa. Les nuits froides, le vent balayant les collines pelées. Son père était un petit éleveur. Il parlait parfois, le soir à la veillée, de la justice du Seigneur, du Dieu qui arrache Israël d’Égypte. Mais ici, à Samarie, Dieu semblait différent. Plus proche des autels dorés, plus sensible au parfum des holocaustes coûteux. Il bénissait visiblement leurs entrepôses pleins, leurs vignes généreuses, la finesse de leurs tissus. Elle se sentait en règle. N’allaient-ils pas chaque matin, ses serviteurs, verser une libation sur l’autel domestique ? Ne donnaient-ils pas généreusement pour l’entretien du sanctuaire royal ?

Les premières inquiétudes vinrent comme un souffle mauvais, à peine perceptible. D’abord, ce fut la rumeur des villages de l’Est. La sécheresse. Pas la petite sécheresse d’été, non. Une sécheresse tenace, cruelle, qui faisait craqueler la terre et jaunir les feuilles des oliviers avant l’heure. On parla de puits à moitié vides. Yoram haussa les épaules. Un cycle normal. Le pays était vaste. Puis, ce fut plus proche. Les champs autour de la ville, ceux qui produisaient le froment le plus fin, donnèrent une récolte chétive, grignotée par on ne sait quoi. Une rouille, disaient les paysans, une pourriture brune qui rongeait les épis de l’intérieur. Le prix du pain monta légèrement au marché. Mical en fit la remarque à son intendant. L’homme, un vieux Syrien au visage creusé, la regarda droit dans les yeux : « Cela arrive, maîtresse. La terre se repose. »

Mais les choses ne s’arrangèrent pas. L’année suivante, la sécheresse frappa plus fort. Les citernes privées de Mical, pourtant bien construites, descendirent à un niveau qu’elle n’avait jamais vu. On rationna l’eau pour les jardins d’agrément. La poussière devait omniprésente, collant aux tentures fines, asséchant la gorge. Et puis vinrent les criquets. Pas une nuée immense des anciens récits, non. Des vagues localisées, sournoises. Ils tombaient sur un vignoble, le dévoraient en une nuit, puis disparaissaient. Sur le champ voisin, intact, ils ne mettaient pas les pattes. Comme un châtiment ciblé, injuste. Yoram perdit une vigne qu’il chérissait. Il entra dans une colère noire, frappa un serviteur, maudit les dieux des champs. Mical, elle, sentit une pointe de froid lui traverser la poitrine. Ces malheurs épars lui rappelaient confusément les paroles d’un prophète itinérant, un rude berger de Tekoa qu’on avait écouté un moment sur la place, avant de le chasser parce qu’il troublait l’ordre public. Il avait parlé de Dieu qui retire, qui frappe, qui appelle sans réponse.

Le pire fut la pestilence. Elle commença dans les quartiers surpeuplés de la ville basse, là où s’entassaient les ouvriers, les petits artisans, les paysans ruinés venus chercher du travail. Une odeur âcre et douceâtre se mit à flotter par moments, portée par le vent chaud. Puis les premiers morts. Beaucoup. Les riches fermèrent leurs portes, brûlèrent des aromates coûteux. On parla de colère divine dans les ruelles. Les prêtres de Béthel organisèrent un grand sacrifice de propitiation. Yoram y contribua largement, avec un troupeau de béliers sans défaut. Mical y alla. L’air était lourd de fumée grasse, le bêlement des bêtes montait vers un ciel de bronze impassible. Le grand prêtre, dans ses habits chamarrés, psalmodia des paroles sur la miséricorde de l’Éternel. Mais en regardant la graisse des béliers crépiter sur les braises, Mical n’eut pas le sentiment d’apaisement habituel. Elle crut entendre, sous les chants liturgiques, une voix ténue, insistante, qui répétait : « Et pourtant vous n’êtes pas revenus à moi. »

La phrase la hanta. Elle revenait lors des veilles, quand le cri lointain d’un malade perçait la nuit. « Revenus à moi. » Revenir à qui ? À quel Dieu ? Ils ne l’avaient jamais quitté, pensait-elle avec un début d’angoisse. Ils multipliaient les sacrifices, justement ! Ils observaient les nouvelles lunes ! Ils faisaient sonner les trompettes pour les fêtes ! Mais la voix intérieure, qui se confondait maintenant avec le souvenir de la voix rauque du prophète, répliquait : « À Galaad, j’ai brûlé vos forteresses. J’ai retenu la pluie sur vos terres. J’ai frappé vos jardins par la rouille. J’ai envoyé parmi vous la peste comme en Égypte. J’ai fait tomber vos jeunes gens par l’épée. Je vous ai bouleversés comme Dieu bouversa Sodome et Gomorrhe. Et pourtant vous n’êtes pas revenus à moi. Parole du Seigneur. »

C’était cela. Chaque fléau avait été un mot. Une syllabe dans une phrase terrible que Dieu leur adressait. La sécheresse, un mot. La rouille, un mot. Les criquets, un mot. La peste, un mot. Les défaites militaires aux frontières, dont on parlait à voix basse, un mot. Et eux, ils n’avaient entendu que le bruit des calamités, ils n’avaient vu que la perte matérielle. Ils n’avaient pas saisi le message. Ils croyaient apaiser une divinité capricieuse par plus d’encens et plus de graisse, alors que Dieu réclamait autre chose. Il réclamait un retour. Un changement de chemin. La justice ruisselant comme un torrent, la droiture comme un fleuve intarissable. Tout ce dont parlait le berger de Tekoa.

Un matin, le ciel était toujours aussi dur, d’un bleu métallique sans pitié. Mical se tenait sur sa terrasse. Les rues étaient étrangement silencieuses. Plus de cris de marchands, plus de claquement de métiers à tisser. Seulement le vol lourd des corbeaux au-dessus des quartiers pauvres. Elle regarda ses mains, douces et parfumées, des mains qui n’avaient jamais pansé une plaie, jamais partagé un pain en temps de disette. Elle pensa aux « génisses de Basan », grasses et paisibles sur la montagne de Samarie, dont le prophète avait parlé avec un mépris cinglant. Elle en était une. Elle avait piétiné les faibles, elle avait réclamé des boissons à ses serviteurs avec arrogance, elle avait joui de son luxe en fermant son cœur au murmure de la détresse.

La révélation fut brutale, non pas comme un éclair, mais comme une lente noyade. Leur piété était une insulte. Leur prospérité, le fruit d’une oppression qu’ils refusaient de voir. Dieu ne haïssait pas leurs fêtes, il les méprisait. Il vomissait leurs chants, parce que leurs mains étaient pleines du sang de l’injustice. Les châtiments n’avaient pas été des caprices. Ils avaient été des appels. Et à chaque appel, ils avaient répondu par un redoublement de cérémonies vides.

Un tremblement la saisit, qui ne venait pas de la chaleur. Elle comprit que le dernier verset du chapitre n’était pas une menace lointaine, mais une sentence déjà en marche. « Prépare-toi à rencontrer ton Dieu, Israël. » Le Dieu qu’ils rencontreraient n’était pas le dieu commode des sanctuaires royaux, le dieu-notaire de leurs transactions. C’était l’autre. Celui du Sinaï, dont la voix faisait trembler la montagne. Celui qui exigeait tout. Celui qu’elle avait oublié depuis l’enfance.

Elle ferma les yeux. En bas, la ville de Samarie, belle, orgueilleuse, parée comme une fiancée, continuait à respirer faiblement sous le soleil de plomb. Mais Mical, pour la première fois, ne voyait plus que des murs déjà fissurés, des richesses déjà poussière, et un silence à venir bien plus terrible que toutes les pestes du monde. Le rendez-vous était pris. Il ne restait plus qu’à attendre, le cœur vidé de toute illusion, la rencontre.

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