Le soleil de midi tapait dur sur les sentiers poussiéreux de Galilée. Une chaleur lourde, presque palpable, stagnait entre les oliviers aux feuilles gris-vert. On était un shabbat, et l’air même semblait respecter un silence particulier, un repos tendu que seul le bourdonnement des insectes venait troubler.
Jésus marchait avec nous, ses disciples, à travers des champs de blé mûrs. L’odeur des épis secs et de la terre craquelée par la soif nous enveloppait. La faim nous tiraillait, une faim simple et concrète après des heures de marche. Sans trop y penser, comme on le faisait depuis toujours, nous frottions des épis entre nos paumes, laissant la balle s’envoler pour manger les grains maigres mais nourrissants. Le bruit sec des tiges était le seul qui rompait le calme.
C’est alors qu’ils surgirent, comme sortis de l’ombre portée d’un rocher. Des pharisiens, le visage grave, les vêtements impeccablement en ordre malgré la poussière du chemin. Leurs yeux brillaient d’une lumière que je ne parvenais pas à comprendre, à la fois ardente et froide.
« Regardez ! » dit l’un d’eux, la voix tranchante. « Pourquoi faites-vous ce qu’il n’est pas permis de faire le jour du shabbat ? »
Le temps sembla s’arrêter. Le grain dans ma bouche devint soudain amer. Nous nous étions figés, mes compagnons et moi, le regard passant de ces hommes sévères à Jésus. Lui, il ne s’était pas arrêté de marcher. Il se tourna vers eux, et son visage n’exprimait ni colère ni crainte, mais une sorte de tristesse profonde, comme s’il voyait au-delà de leurs reproches, dans un abîme de solitude qu’eux-mêmes entretenaient.
« Vous n’avez donc pas lu ce que fit David, lorsqu’il eut faim, lui et ses compagnons ? » Sa voix était calme, mais elle portait dans l’air immobile. « Comment il entra dans la maison de Dieu, prit les pains de l’offrande, en mangea et en donna à ses compagnons, bien qu’il ne soit permis qu’aux seuls prêtres d’en manger ? »
Il les regarda, un à un. Le silence était devenu épais, oppressant. Un léger vent se leva, faisant bruisser les blés, et ce bruit naturel parut soudain une réponse à la rigidité de leur loi.
« Le Fils de l’homme, » dit-il enfin, et ces mots résonnèrent étrangement, « est maître même du shabbat. »
Il n’y eut pas de réplique. Ils restèrent là, silencieux, comme frappés par cette affirmation qui dépassait l’entendement de leurs catégories soigneusement construites. Et Jésus reprit sa marche, et nous le suivîmes, le cœur battant, traversés par un sentiment confus où se mêlaient l’effroi et une joie sauvage.
Quelques jours plus tard, nous étions dans la synagogue. L’odeur familière de la cire, du bois ancien et des rouleaux de parchemin emplissait l’espace. La lumière filtrait par de petites fenêtres hautes, dessinant des rectangles poussiéreux sur le sol de pierre. Et là, parmi les hommes qui priaient ou discutaient à voix basse, il y avait un homme dont la main droite était comme morte, desséchée, recroquevillée sur elle-même comme une racine arrachée. Tout le monde le connaissait. Un silence gêné l’entourait, un silence qui valait toutes les paroles de pitié ou de mépris.
Les mêmes pharisiens étaient là, bien en vue. Leurs regards scrutateurs allaient de l’homme à Jésus et revenaient. On sentait une attente malsaine, une sorte de piège qui se refermait dans l’air tranquille de la prière.
Jésus leva les yeux. Il avait vu l’homme, il avait vu les regards des autres. Il dit à l’homme à la main desséchée : « Lève-toi, et tiens-toi au milieu. »
L’homme se leva, lentement, honteusement peut-être. Le tissu rugueux de son manteau glissa sur ses épaules. Il vint se placer au centre, sous le regard de tous. Sa mauvaise main, il la cachait à demi dans les plis de sa tunique.
Alors Jésus, s’adressant à tous, mais ses paroles semblaient surtout destinées à ceux dont le cœur était durci, demanda : « Je vous le demande : Est-il permis, le jour du shabbat, de faire le bien ou de faire le mal, de sauver une vie ou de la perdre ? »
Son regard parcourut l’assemblée. Aucun son ne sortit de la bouche des pharisiens. Ils restaient de pierre. On entendait seulement le souffle rauque de l’homme, et au loin, le cri d’un vendeur d’eau dans la rue.
Une douleur immense passa sur le visage de Jésus. C’était plus que de la colère. C’était une souffrance à voir tant d’aveuglement volontaire. Puis, se tournant vers l’homme, il dit simplement : « Étends ta main. »
L’homme pâlit. On vit ses muscles se tendre, une lutte intérieure se jouer sur ses traits. Étendre cette main ? La montrer à tous dans son état misérable ? Obéir à cet ordre qui semblait absurde ? Il ferma les yeux un instant. Puis, dans un mouvement hésitant d’abord, puis plus assuré, il dégagea sa main de son vêtement et avança son bras.
Ce fut comme si la vie elle-même, visible et tangible, remontait le long de son membre. Les tendons se détendirent, la peau parut se gorger de sang, les doigts racornis s’ouvrirent, se déplièrent. En quelques secondes, sous le regard médusé de toute la synagogue, sa main était redevenue saine, pareille à l’autre, forte et souple.
Le chaos s’ensuivit. Les uns éclatèrent de joie, d’autres chuchotaient, terrorisés. Les pharisiens, eux, quittèrent la pièce d’un pas rageur, le visage décomposé par une fureur qu’ils ne cherchaient même plus à cacher. Ils se mirent à discuter entre eux, avec les partisans d’Hérode, d’une voix sifflante et pleine de haine. Leur loi avait été respectée dans la lettre : aucun travail manuel n’avait été accompli. Juste une parole. Et c’était cela, précisément, qui les rendait fous.
Plus tard, Jésus gravit la montagne, seul, pour prier. Il passa toute la nuit dans le dialogue silencieux avec Celui qu’il appelait son Père. Nous, nous restâmes en bas, à nous chauffer près d’un feu maigre, à parler à voix basse de tout ce que nous avions vu, sans vraiment comprendre.
À l’aube, il redescendit. Son visage était marqué par la fatigue, mais ses yeux brillaient d’une clarté nouvelle. Il nous appela tous, la foule de ses disciples, et en choisit douze parmi nous. Il les nomma apôtres. Ce fut un moment étrange, solennel et simple à la fois. Pas de grand discours. Juste des noms prononcés dans l’air frais du matin : Simon, qu’il nomma Pierre, André, Jacques, Jean, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques fils d’Alphée, Simon le Zélote, Judas fils de Jacques, et Judas Iscariot. Il y avait dans ce choix une grâce terrible. Nous étions des pêcheurs, des collecteurs d’impôts méprisés, des rêveurs, des hommes ordinaires. Et lui nous désignait pour être avec lui, pour être envoyés. Un frisson nous parcourut.
Puis, avec nous et une immense foule de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et même de la côte phénicienne, il descendit dans la plaine. Il s’arrêta sur un terrain un peu en pente, une sorte de terrain naturel en amphithéâtre. La foule s’assit sur l’herbe jaunie, et nous, les douze, nous nous tînmes près de lui.
Il leva les yeux sur nous tous. Et il se mit à parler. Ce ne fut pas un discours apprêté, mais des paroles qui semblaient jaillir du plus profond de son être, avec des arrêts, des reprises, des silences où l’on n’entendait que le vent.
« Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous.
Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés.
Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez.
Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu’ils vous rejettent, et qu’ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. »
Il parlait des béatitudes, mais elles ne ressemblaient à rien de ce que les rabbins enseignaient. Ce n’était pas une promesse pour un avenir lointain, mais une déclaration sur l’état présent, une réalité déjà à l’œuvre, aussi réelle que la terre sous nos pieds. Il disait « heureux » à ceux que le monde déclarait malheureux, et c’était comme s’il voyait une vérité cachée, une dimension du monde que nous ne percevions pas.
Puis sa voix changea de ton. Elle ne devint pas plus dure, mais plus grave, chargée d’un avertissement solennel.
« Mais malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation.
Malheur à vous qui êtes repus maintenant, car vous aurez faim.
Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et vous pleurerez.
Malheur à vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous… »
Les « malheurs » tombaient comme des pierres dans l’eau calme de nos certitudes. Ils ne visageaient pas la richesse en elle-même, je le sentais, mais l’aveuglement qu’elle procure, la satisfaction de soi qui ferme le cœur au besoin d’autrui et à Dieu. C’était un renversement total. Les gens échangeaient des regards perplexes, certains hochaient la tête, d’autres semblaient frappés au cœur.
Et il continua, développant ce qui était au cœur de son enseignement : un amour qui défiait toute logique.
« Mais à vous qui m’écoutez, je dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent. À qui te frappe sur une joue, présente aussi l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. Donne à quiconque te demande, et à qui prend ton bien, ne le réclame pas. »
Ces paroles nous laissèrent sans voix. Aimer nos ennemis ? Les soldats romains qui occupaient nos terres ? Les publicains qui nous spoliaient ? Les pharisiens qui nous piégeaient ? C’était une folie. Une folie douce et terrible. Il parlait d’un amour sans calcul, un amour qui imitait celui du Père céleste, « qui est bon pour les ingrats et les méchants ».
« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera… » Sa voix se fit presque chuchotante, intime. « Car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira aussi pour vous. »
Il nous regarda, et son regard semblait pénétrer chaque secret, chaque résistance.
« Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ? » Une lueur d’ironie triste passa dans ses yeux. L’image était si juste, si humaine. Nous nous mîmes à rire, un rire gêné, car nous nous reconnaissions tous dans cette hypocrisie.
Il conclut par une parabole, une histoire simple comme celles que les grand-mères racontent aux enfants, mais qui frappait comme une vérité essentielle.
« Un bon arbre ne donne pas de fruit gâté, et un arbre gâté ne donne pas de bon fruit. Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit. On ne cueille pas des figues sur des épines, on ne vendange pas du raisin sur des ronces. L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, du mauvais, tire le mal. Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »
Il se tut. Un long silence suivit. La foule restait assise, comme pétrifiée par la radicalité de ces mots. Ce n’était pas une nouvelle loi, plus lourde que l’ancienne. C’était un appel à vivre d’une source différente. À construire sa maison non sur le sable mouvant des apparences et des satisfactions immédiates, mais sur le roc de ses paroles, sur cet amour fou et exigeant qui était le seul fondement solide.
Puis il descendit de la pente et se mêla à la foule, touchant les malades, écoutant les affligés. Le soleil commençait à décliner, allongeant les ombres. Et nous, les disciples, nous restions un peu à l’écart, à ruminer ces paroles qui, nous le sentions obscurément, venaient de changer le monde. Ou du moins, elles venaient de nous offrir la possibilité de le voir, et d’y vivre, d’une manière totalement nouvelle. C’était à la fois un fardeau insupportablement lourd et une libération d’une douceur inouïe. Et nous ne savions pas encore lequel des deux l’emporterait en nous.




