Bible Sacrée

Le Semeur et le Vent d’Est

La brume se levait à peine sur les champs de Guéba, une brume grise et humide qui accrochait ses lambeaux aux cyprès. Sous mon manteau, je sentais la fraîcheur du petit matin, cette fraîcheur qui annonçait pourtant la fournaise de midi. Mes sacs de grain étaient lourds sur l’épaule. L’un d’eux avait un accroc ; je sentais les grains d’orge contre ma hanbe, durs et lisses comme de petits cailloux.

Le vieux Benjamin était déjà là, près de la citerne. Il ne semait plus, ses mains tremblaient trop. Mais il venait chaque matin, comme pour surveiller le travail de la lumière. Il me vit approcher et eut un petit rire, un rire sans malice, usé par les années.

« Tu y vas encore ? » dit-il, et sa voix était comme du gravier remué. « Le vent vient de l’est aujourd’hui. Il va tout emporter, ton labeur. »

Je déposai mes sacs. La terre était sous mes sandales, une terre grasse, prometteuse et ingrate à la fois. Je regardai le ciel, justement. Des nuages sombres roulaient au loin, au-dessus des collines de Samarie. D’autres, légers, filaient haut, poussés par une brise que je ne sentais pas encore ici.

« Tu vois ces nuages au nord ? » dis-je en me redressant. « Ils sont pleins. Ils crèveront peut-être sur les montagnes. Ici, nous n’aurons peut-être qu’une poussière. Ou rien. Si j’attendais de comprendre le chemin du vent, ou la manière dont se forment les os dans le ventre d’une femme enceinte, je ne sèmerais jamais. »

Le vieux hocha la tête, son regard perdu quelque part entre la terre et le ciel voilé. C’était vrai. On passait sa vie à essayer de comprendre. Pourquoi ce champ portait du fruit et pas l’autre, pourtant labouré de la même façon ? Pourquoi un fils naissait vigoureux et l’autre, frêle, était emporté par la fièvre avant l’hiver ? Les sages parlaient, les prêtres expliquaient. Mais la terre, elle, gardait son silence. Et le soleil se levait sur les méchants comme sur les bons.

Je pris une poignée de grain. L’odeur en était douceâtre, celle du travail de l’aire de battage, de la paille et du soleil emmagasiné. « Jette ton pain sur la face des eaux, » murmurai-je, répétant les paroles que mon propre père m’avait dites, qui les tenait de son père. Une parole folle. Du pain sur l’eau, c’est le perdre, le voir se dissoudre, sombrer. C’est l’acte insensé de celui qui donne sans voir de retour.

Ma main s’ouvrit et je lançai les grains d’un geste large. Ils s’éparpillèrent en un arc brun, pour certains tombant sur la terre bien préparée, pour d’autres atterrissant sur le sentier durci, ou même dans les buissons d’épines qui bordaient le champ. Des oiseaux, déjà, guettaient depuis un olivier. Certaines graines, je ne les verrais jamais plus. D’autres, enfouies par la herse et touchées par la pluie – si la pluie venait –, germeraient en secret. Dans deux mois, trois mois, je verrais le résultat. Ou pas.

« Sept, même huit, » dit soudain Benjamin, comme se parlant à lui-même. Il fixait un point invisible. « Ne te demande pas quel malheur arrive sur la terre. »

Je compris. Il voyait plus loin que mon champ. Il voyait les années, empilées comme des jarres dans une cave sombre. Des années de sécheresse, où le grain serait rare. Des années de sauterelles, où tout serait dévoré. Des années de deuil, où le cœur n’aurait plus de goût pour le pain. Si tu regardes trop les nuages de malheur, tu ne sèmes plus. Tu te terres. Et alors, tu meurs déjà.

Le soleil perça enfin la brume, un disque pâle et chaud. La lumière devint tangible, tombant en oblique, allongeant les ombres des arbres comme des doigts noirs sur la terre ocre. Je repris mon geste, régulier, le balancement du bras, l’ouverture de la main. C’était un acte de foi. Non pas une foi aveugle et joyeuse, mais une foi têtue, usée, qui doute à chaque instant mais qui avance quand même, parce que s’arrêter, c’est pire.

La journée serait longue. Il faudrait revenir demain, et après-demain. Parfois sous un soleil de plomb qui vous brûle la nuque, parfois sous une bruine fine qui glace les os. Parce que la lumière est douce, et qu’il est bon pour les yeux de voir le soleil. Bon de sentir la chaleur sur sa peau, même fatiguée. Bon de rentrer le soir, les muscles endoloris, et de boire une coupe de vin âpre, de partager une galette avec les siens. Même si on sait que les jours d’obscurité seront nombreux. Il faut les saisir, ces moments de lumière. Les embrasser, littéralement. En tirer de la force, car ils sont le don brut, immérité, de ce temps qui fuit sous le ciel.

Vers midi, le vent se leva enfin, un vent chaud et sec venu de l’est, comme l’avait prédit le vieux. Il souleva la poussière du chemin et fit voleter une partie de la semence que je venais de répandre. Je m’arrêtai, le visage fouetté par les grains de sable. Un geste inutile ? Peut-être. Je fermai les yeux un instant, sentant la sueur couler sur mes tempes. Puis je plongeai à nouveau la main dans le sac. Et je continuai.

Car la vie n’est pas un calcul. Elle est un geste répété, un pain jeté sur les eaux troubles de l’existence. On donne, on travaille, on aime, sans garantie. On sème le matin, et on ne relâche pas le soir. Car on ignore ce qui réussira : ceci ou cela, ou si les deux à la fois seront bons. Et s’ils échouent tous les deux ? Alors, il y aura d’autres champs, d’autres matins, d’autres sacs de grain. La joie est dans le geste même, dans l’offrande faite à l’inconnu, dans le courage de se lever alors que l’avenir est un brouillard.

Le soir tombait quand j’achevai le dernier sillon. Le vent était tombé. L’air était immobile, chargé de l’odeur de la terre remuée. Benjamin était parti depuis longtemps. Je restai là, un moment, les mains vides et calleuses, à regarder mon champ. Rien n’y paraissait encore. Juste de la terre sombre, parsemée de paille. Tout le travail était caché, confié à la nuit, à l’humidité, au mystère de la germination. Un mystère aussi profond que celui du souffle de vie.

Je ramassai mes sacs vides, plus légers maintenant. En repartant, je passai près d’un jeune amandier. Ses premières fleurs, délicates et blanches, commençaient à s’ouvrir. Un signe ? Peut-être pas. Juste une beauté. Je rentrai à la maison, dans le crépuscule qui noyait peu à peu les sentiers. Et dans mon cœur, il n’y avait ni certitude triomphante, ni désespoir. Juste la fatigue paisible de celui qui a fait ce qu’il devait faire, aujourd’hui. Et demain, quel que soit le vent, il faudrait recommencer.

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