Le vent venait de l’ouest, charriant sur la mer une brume salée qui se collait aux pierres blanches de Tyr. Sur la terrasse la plus haute du palais, le roi regardait, les mains posées sur la balustrade de marbre poli. De là, il voyait tout : les bassins de pourpre, les chantiers navals où s’activaient des centaines d’esclaves, les voiles des navires de commerce qui entraient et sortaient du port double, pareilles à des ailes d’oiseaux marins. Il se sentait léger, presque détaché du monde qu’il contemplait. La pourpre de son manteau, teinte dans le secret des ateliers de l’île, était d’un rouge si profond qu’elle semblable absorber la lumière du soleil couchant.
Dans sa jeunesse, il avait été prince des marchands. Son intelligence, aiguisée comme le silex, avait deviné les courants, les désirs des nations, la valeur relative de l’argent, du cuivre, du cèdre et des âmes humaines. Tyr était devenue le carrefour du monde, et lui, son cœur battant. Les rois de la terre venaient lui rendre hommage, non par les armes, mais par la convoitise. On disait que ses entrepôts contenaient plus de richesses que les trésors de Babylone. Il le croyait. Il avait fait plus que le croire : il l’avait érigé en vérité intérieure, une certitude qui réchauffait ses nuits.
Ce soir-là, un banquet avait réuni les dignitaires de la ville. La salle du trône, aux colonnes incrustées de corail et de nacre, résonnait du cliquetis des coupes d’or et du murmure des conversations en dix langues. L’encens de Sheba montait en volutes bleutées, si épais qu’il estompait les visages. Le roi prit la parole. Sa voix, habituellement mesurée, portait une note étrange, une vibration qui fit taire les musiciens.
« Mes ancêtres », commença-t-il, « n’étaient que des pêcheurs sur un rocher. Regardez ce rocher aujourd’hui. J’ai bâti une forteresse que la mer elle-même envie. J’ai tissé la fortune comme d’autres tissent le lin. Je suis assis sur le trône d’une cité que l’on compare à un dieu. N’est-ce pas là la preuve que l’intelligence humaine, lorsqu’elle atteint son sommet, devient divine ? Je me suis fait un cœur semblable au cœur d’un dieu. »
Un silence glacial accueillit ces paroles. Même les plus flagorneurs baissèrent les yeux. Il y avait dans l’air comme un frémissement, imperceptible, celui que l’on sent avant le tremblement de terre. Le roi ne le perçut pas. La fumée de l’encens lui montait à la tête. Il voyait, à travers elle, non pas la salle, mais une vision ancienne, enfouie, qui remontait à la surface de son âme comme un souvenir interdit.
Il se revoyait dans un jardin qui n’était pas de ce monde. Un jardin de délices, où chaque pierre précieuse était une goutte de lumière solidifiée : le sardoine, la topaze, le diamant, le béryl, l’onyx, le jaspe, le saphir, l’escarboucle, l’émeraude. L’or y était un métal vil, utilisé pour le pavage des sentiers. Une musique y flottait en permanence, une harmonie née du mouvement des sphères, et lui, il se tenait au centre, être de feu et de sagesse, chérubin oint, protecteur. Il marchait au milieu des pierres de feu. La perfection était son vêtement, la justice son essence. Il était le sceau de la ressemblance, plein de sagesse et parfait en beauté.
Puis, il y eut un instant – un seul – où son propre reflet dans la lumière éternelle l’avait captivé. La beauté parfaite qu’il contemplait n’était plus celle qui l’entourait, mais la sienne. La sagesse qu’il détenait n’était plus un don reçu, mais une propriété acquise. Un seul grain de poussière, nommé « moi », était entré dans le sanctuaire de son cœur. Il l’avait regardé, fasciné. Et la musique avait commencé à se fêler.
Le choc du vinversé sur le sol de marbre le fit sursauter. Un serviteur, tremblant, ramassait les débris d’une coupe. Le banquet reprit son bruit, mais la vision, elle, persistait. Elle se superposait au monde réel. Il voyait les gemmes serties dans la couronne du roi de Byblos et reconnaissait en elles les pâles reflets des pierres de feu. Il entendait les flûtes et les harpes et y décélait la corruption lointaine de l’harmonie première. La pourpre de son manteau lui parut soudain d’un rouge criard, sanglant. Sa sagesse, si célébrée, lui sembla une ruse étroite, bonne seulement à calculer des profits et des pertes.
Il quitta le banquet, pris d’un vertige. Sur la terrasse, la brume s’était transformée en un brouillard épais, avalant la mer et les navires. Il n’y avait plus que le vide et le vent. Et dans le vent, une voix qui n’était pas du vent. Une parole qui ne s’adressait pas à ses oreilles, mais à l’être même qu’il avait été, qu’il était encore, quelque part sous les décombres de son orgueil.
« Parce que tu as dilaté ton cœur et que tu as dit : « Je suis un dieu, je suis assis sur le siège de Dieu au cœur des mers », alors que tu n’es qu’un homme et non un dieu… Parce que tu te prends pour un sage, à l’égal du Très-Haut… Voici, je vais faire venir contre toi des étrangers, les plus violents des peuples. Ils tireront l’épée contre ta beauté splendide et profaneront ton éclat. Ils te précipiteront dans la fosse, et tu mourras de la mort des blessés, au cœur des mers. »
Les mots tombaient comme des pierres. Il les sentait physiquement, chacun d’eux, creusant un vide en lui. Il ne voyait plus la terrasse, ni la ville. Il voyait les étrangers, leurs visages durs, leurs armes qui ne brillaient pas comme l’or, mais qui luisaient d’un éclat froid et mortel. Il voyait son propre corps, vêtu de pourpre déchirée, jeté du haut des remparts dans les eaux vertes et sombres. Il n’y aurait plus de chantiers, plus de commerce, plus de calculs. Seulement le silence des grandes profondeurs, et la compagnie des morts.
Un gémissement lui échappa, un son qui n’appartenait ni au roi ni au chérubin, mais à la créature dénudée, dépouillée de ses oripeaux. La perfection avait été son vêtement ; la violence allait être son linceul. La sagesse qui devait le mener à la divinité l’avait conduit au bord du néant.
Le brouillard s’infiltrait dans la salle du trône, éteignant un à un les brasiers. Tyr, la magnifique, l’imprenable, n’était plus qu’un rocher perdu dans la brume. Et sur ce rocher, un homme seul, qui venait de se souvenir qu’il était de poussière, et qu’à la poussière il allait retourner, dans le cœur des mers, loin de la lumière des pierres de feu, pour toujours. La chute n’avait pas eu lieu dans les armées ni dans les sièges. Elle venait de s’achever, ici, dans le silence d’un cœur qui s’était cru sanctuaire, et qui n’était plus qu’une chambre vide, résonnant du dernier écho de sa propre gloire évanouie.




